Au plus profond de la taïga

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A moi qui suis passionnée de Russie, de sa littérature, de son histoire, de ses paysages, Laurine Roux offre un instant magique de lecture, emportée par le souffle puissant de ce conte aux accents terribles et doux à la fois.

Ce roman nous emmène sur les pas d’une jeune orpheline, dont la babouchka vient de mourir, et qui s’est réfugiée chez la famille Illiakov, Dimitri, sa femme Olga et Pavel son frère. Un jour survient Igor, un homme différent, presque mutique, beau et imposant, qui vient chercher les poissons pêchés par les deux frères, pour les vendre en parcourant la taïga, à des vieilles personnes isolées, rescapées de la guerre qui a ravagé la région voici près de cinquante ans. Igor revient ainsi tous les ans, rapporter le produit de ses ventes. Cette fois il découvre la jeune fille que les Illiakov ont recueillie après la mort de sa grand-mère, et le désir monte en eux, les liant l’un à l’autre au plus pur d’une rencontre dont les mots sont absents, où seule la nature et la force de l’élan emportent ces deux êtres solitaires l’un vers l’autre.

Ils vont alors partir faire la tournée d’Igor, marcher des heures durant dans cette forêt immense, se laisser absorber par la nature prégnante de ces étendues immenses, s’aimer au fil des saisons, s’immergeant dans leur éloignement de toute humanité, se suffisant à eux-mêmes. Mais comme dans tout conte, le danger guette, la mort rôde, la maladie fond sur la jeune orpheline, contraignant Igor à se réfugier chez Grisha, la guérisseuse, une de ces femmes qu’il visite pour livrer le poisson. Igor a son tour sera contraint de demeurer dans l’isba de Grisha.

Nous allons ainsi vivre la lutte entre la vie et la mort, au coeur de la forêt, et basculer  dans un monde de légende, où se jouent au fil du récit de Grisha les éternels conflits que le désir allume transformant l’attrait en haine, évoquant le rejet des différences qui donne aux hommes l’impression de se protéger.

L’écriture de Laurine Roux est forte, lumineuse et mélodieuse, une longue incantation qui envoûte le lecteur. Elle est une auteur dont ne peut qu’attendre avec impatience le prochain texte.

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Prête pour la rentrée

 

 

Voici les livres qui m’ont aidée, passionnée, instruite, et qui complètent ceux déjà présentés. Grâce à ces auteurs, philosophes, essayistes, voyageurs, j’ai pu préparer au mieux la rentrée tant pour les BTS avec des interventions sur le thème de cette année “La jeunesse”, que pour les élèves de première sur le thème des récits de voyage.

Un mois d’août de travail intense mais éclectique et passionnant.

Maintenant, à moi la rentrée littéraire et bientôt des chroniques pour les titres que je vais aimer.

L’Ecosse autrement !

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C’est bientôt l’hiver, l’automne est déjà très froid, nous sommes au coeur d’une forêt dense et sauvage des Highlands, et surtout loin de toute habitation. Et ce sont deux gamines qui nous emmènent sur leurs traces, car l’aînée s’est organisée des mois durant pour fuir loin de la maison familiale où leur mère se révèle incapable de les élever et leur beau-père est une menace permanente.

Sal a bientôt treize ans et Peppa dix. C’est Sal qui raconte leur odyssée. Elle est extrêmement douée pour comprendre la nature, retenir tous les détails qui permettent de survivre en milieu hostile et Peppa lui fait totalement confiance. Après avoir échafaudé une mise en scène imparable, elles ont quitté la maison, et en bus puis à pied se sont enfoncées, aidée d’une carte et d’une boussole, lourdement équipées de l’indispensable, dans ces bois inhospitaliers. De chapitre en chapitre nous vivons cette épopée, où Sal met en pratique tout ce qu’elle a emmagasiné de connaissances techniques : construire non seulement un feu, mais une hutte, se protéger de la pluie et même de la neige, soigner sa soeur, chasser et pêcher pour se nourrir. Elles rencontrerons d’ailleurs ainsi une autre ermite, une vieille dame au parcours de vie invraisemblable avec laquelle se nouera une filiation qu’elle n’ont pas vraiment connu jusqu’alors.

L’écriture de Mick Kitson est savoureuse, émouvante, alerte, à la hauteur d’une enfant de treize ans, au plus près des infinis détails que celle-ci découvre et concrétise dans le dessein qui est le sien de protéger sa soeur et de leur construire une autre vie en pleine nature, même si elle est rude et soumise aux intempéries, mais paradoxalement infiniment plus sécurisante pour les deux enfants.

Ce roman est une ode à la sincérité de la vie quand elle ne s’embarrasse pas d’artifices, à la beauté d’une nature sauvage mais riche de possible, une apologie de la liberté et de la connaissance la plus éclectique soit-elle, un véritable moment de tendresse et d’empathie.

Un livre-trésor !

Demain c'est le beau monde Kalouaz

Ahmed Kalouaz va bientôt venir en Bretagne pour une soirée à Lectures Vagabondes, la librairie de mon amie Claude à Liffré et le lendemain au Salon du livre de Dol de Bretagne, Lir’A Dol, où j’aurai le grand plaisir d’animer une rencontre. Je me suis donc immergée dans ses livres, et ce soir c’est “Demain c’est le beau monde” que je termine, émue, bouleversée, éblouie.

Les mots ne sont pas trop forts ; l’histoire est celle d’une musicienne, violoncelliste, qui s’éloigne pour quelques jours de son compagnon, atteint de la plus sournoise des maladies, la démence sénile, l’Alzheimer, ce nom si terrible qui fait frémir chacun de nous. Elle nous emmène pour son échappée belle, sur les traces de leurs voyages antérieurs, dans ce Sud Est auquel Ahmed rend un vibrant hommage.

Tout est beau dans ce monde qu’il nous écrit avec tellement de douce  pudeur, la tendresse, l’amour profond, la musique, les paysages si intensément vivants, le fil des saisons, les rencontres et rendez-vous que celle qui s’offre cette pause de nature et de souvenirs radieux raconte avec une infinie sensibilité. Il faudrait recopier presque toutes les phrases tellement elles me font écho, me soufflant à mon tour des phrases que je note dans les marges, comme un viatique.

Cette maladie, à  peine nommée, tellement dévastatrice, elle nous la raconte autrement, entre oubli et résurgences, au fil des jours qui voient les mots s’en aller, les souvenirs disparaître, les efforts couronnés d’insuccès, la colère aussi et l’agressivité qui s’emparent du malade dont la conscience très longtemps perdure, pour s’enliser à jamais dans une nuit terrible pour l’autre ; et puis son chagrin à elle, sa compagne désemparée, effrayée, démunie, qui cherche à ralentir le temps pour que la maladie ralentisse et leur laisse quelques moments de tendresse, de bonheur, de partage.

La délicatesse d’Ahmed Kalouaz dans la narration de cette tentative vouée à l’échec, la poésie si tendre de son écriture qui nous transporte au plus beau de cette nature qu’il raconte, la finesse et la sensibilité de son approche d’une telle souffrance font de ce livre un trésor.

Et pour toujours, ce vers de Paul Eluard, qui rythme le récit :

“Je fête l’essentiel, je fête ta présence”.

Un doux au-revoir !

inquiétude michèle Lesbre

Oui, un doux au-revoir, après ce merveilleux temps de rencontre aux Escales de Binic, édition 2018. J’ai eu le bonheur de passer un long moment en tête à tête avec Michèle Lesbre et de converser avec elle, dans le calme feutré d’une jolie crêperie bretonne, savourant un échange fait de tout et de rien au rythme attentif et chaleureux de notre conversation.

Aussi ai-je choisi de prolonger ce moment cadeau en découvrant un des rares livres d’elle que je n’ai pas encore lu : “Inquiétude” aux excellentes éditions du Chemin de Fer (http://www.chemindefer.org). Le titre m’ a plu, les illustrations de Ugo Bienvenu aussi, qui accompagnent la narration comme c’est le propos de cette collection, et l’épigraphe extraite de ” Le bonheur des tristes” de Luc Dietrich est un point d’orgue qui me renvoie à  l’un des écrivains fétiches de mon amie Mérédith Le Dez.

Alors voilà, ce petit texte a tenu toutes ses promesses, c’est un bijou. L’écriture est fluide, simple et belle comme du Verlaine, tissée d’une délicate mélancolie qui vous embarque sur les pas de cet homme, à l’enfance détruite par la disparition du père, l’imprégnant à jamais d’une inquiétude indélébile que seule la déambulation solitaire dans cette ville démesurée peut essayer d’atténuer. Une histoire ciselée d’un anéantissement souhaité par ce vieil enfant, incapable de vivre en société, s’extrayant chaque jour un peu plus du réel et se réfugiant dans un imaginaire où seule sa voisine du dessus parvient à animer quelque désir, à susciter quelque inquiétude !

L’abandon, la perte, l’incommunicabilité, la réclusion volontaire pour gagner enfin une paix perdue à jamais dans l’enfance explosée, et voilà une histoire, certes triste, mais si belle, si vraie, si capturante où résonne la musique des nuits de la ville, les pas sur les pavés, les glissements feutrés des bateaux sur le fleuve, les éclats des chansons dans les bars lorsque les portes s’ouvrent sur le noir de la nuit, un film d’atmosphère, au désenchantement suave. Merci à l’auteur de tant de talent.

Faire tourner la machine

écrire en deuxième division

J’ai eu la chance de découvrir Jeff Sourdin après avoir chroniqué son premier livre, déjà à la Part Commune, “Ripeur”. L’originalité de son roman m’avait conquise. J’ai ensuite lu les deux autres avec beaucoup de plaisir -” Le Clan des poissards” et “Pays retrouvé”. Je vais avoir le privilège d’animer une Singulière aux Escales de Binic, ce dimanche de Pâques, qui lui sera consacrée.

Ce nouveau roman s’inscrit dans une veine différente, où la dérision poussée à son paroxysme se conjugue à une mélodie légèrement désenchantée qui illustre les déboires des écrivains moins, voire pas connus. Le monde littéraire vu d’une province presque caricaturale s’il n’y avait l’humour et la tendresse de Rubempré, le héros de cette histoire tragi-comique.

Rubempré ou les Illusions perdues vous direz-vous, c’est un peu ce dont il s’agit, encore que la force de cet écrivain “en deuxième division” est de ne pas désespérer, constant dans l’effort et l’espoir, toujours capable de dépasser le découragement, véritable marathonien dans sa quête de reconnaissance.

Jeff Sourdin nous balade dans un département improbable, s’amusant à concocter un inventaire à la Prévert de noms de villes plus invraisemblables les uns que les autres, tous empreints d’une familiarité de bon aloi, où son écrivain se doit d’honorer de sa présence les différents événements marquants de toute vie littéraire : salon du livre, séances de dédicace, atelier d’écriture, écriture de commande, …

Vous découvrirez l’amusante mise en abyme de ce roman que Rubempré écrit tout au long du livre, et dont l’incipit – ah! le recours aux incipit célèbres ! – sert de déclencheur à différentes versions de plus en plus surprenantes ! En contrepoint, vous retrouverez une autre récurrence, que je vous laisse le soin d’apprécier, bien caractéristique de la carrière d’un écrivain qui croit toujours à la remise possible d’un prix littéraire, garantie de succès.

Une agréable chronique de la vie littéraire loin des sommets, qui ne se prend pas au sérieux, tout en traduisant avec justesse et alacrité un certain malaise dans le monde de la littérature. Jeff Sourdin use de la parodie pour votre plus grand bonheur.