Atelier d’écriture 3

Grâce à l’excellent livre de Odette et Michel Neumayer (Animer un atelier d’écriture – ESF éditeur), je poursuis l’animation de l’atelier d’écriture qui a été initié au Lycée Les Vergers à Dol de Bretagne, où j’ai le plaisir d’intervenir depuis trois années scolaires maintenant.

Nous allons aujourd’hui continuer notre exploration de l’univers d’Albert Camus. Après avoir écouté des extraits des trois livres ci-dessus, découvert des éléments de sa biographie, regardé des photographies d’Alger et des différents quartiers et monuments dont il parle dans ses écrits, nous avons commencé l’écriture de textes inspirés par ces lieux.

Parallèlement bien sûr nous nous familiarisons avec la page blanche à l’aide de jeux littéraires où chacun semble prendre  plaisir à s’amuser avec les mots, les expressions des uns et des autres.

Enfin, nous nous sommes attelés à un la rédaction d’un “Dictionnaire insolite du Lycée Les Vergers”, inspiré par la très belle collection des éditions Cosmopole. Ce dictionnaire sera bien sûr évolutif au fil des inscriptions à l ‘atelier.

De grands moments d’échange, de convivialité car nous en profitons pour boire café, thé ou jus de fruit, et surtout savourer les gâteaux que nous préparent les élèves d’une des classes du lycée. Quoi de plus bénéfique à la littérature que ces moments de plaisir partagé.

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Portrait d’auteur

Pages de Bretagne n°44

J’ai eu le grand privilège d’écrire le portrait de Mérédith Le Dez pour la revue publiée par Livre et Lecture en Bretagne, Pages de Bretagne.

Un grand Merci à Mérédith Le Dez de m’avoir fait confiance et à Livre et Lecture en Bretagne de m’avoir proposé d’écrire ce portrait. Ce fut pour moi un moment intense de lecture, de relecture et d’écriture. 

***

Mérédith Le Dez, la passion du verbe

Après les recueils de poésie, Mérédith Le Dez revient au roman. Le Cœur mendiant arrive en ce début d’année, un texte riche et subtil, empreint de la beauté de la  langue qui est l’obsession de l’auteur.

Dès qu’elle a su lire, elle a voulu écrire. Plusieurs carrières la tentaient, en particulier celle de journaliste, mais c’est vers l’enseignement que toute jeune elle s’est dirigée : les Lettres modernes. Et puis, l’envie de changer, tout en restant dans le domaine des Lettres, alors elle devient éditrice et crée sa propre maison. Un souci constant de servir la langue française, de laisser à ses auteurs un espace de création à leur mesure, leur offrant un accompagnement jamais démenti, tout en soignant l’objet livre auquel elle apporte un soin et une esthétique absolus. L’aventure de l’édition s’arrête en 2012 et Mérédith Le Dez choisit de se consacrer pleinement à l’écriture ; les prix Yvan-Goll (2015) et Vénus-Khoury-Ghata (2017) couronnent deux de ses recueils de poésie, la confortant dans sa nouvelle vie d’écrivain.

Sans doute les histoires que son père lui inventait dans l’enfance ont-elles instillé en elle le profond désir d’écrire, d’inventer, d’imaginer. De ses origines polonaises et bretonnes, elle a conçu la curiosité de ces langues qu’elle ne pratique pas mais qui ont profondément marqué son imaginaire. Son premier roman, Polska, s’en nourrit intensément et du matériau autobiographique, elle a su tisser une véritable quête d’identité, s’imprégner de la Pologne pour raconter le mystère de la perte de la langue au profit du français. Elle reviendra d’ailleurs sur cette quête des origines dans son deuxième roman, Baltique, où là encore, elle fait la part belle à l’imagination du lecteur, l’amenant à s’impliquer intensément dans l’interprétation de l’histoire. Son rapport à l’écriture use de plusieurs registres qu’elle conjugue avec bonheur, adaptant la langue à ses personnages selon leur condition, les rendant ainsi extrêmement présents, ménageant des ruptures de rythme qui offrent une part de mystère. Mérédith Le Dez aime à observer les personnes et les lieux, imaginer, s’amuser à créer des situations et des histoires naissant du réel, mais sublimées par l’imagination de l’écrivain. L’écriture est aussi un jeu et si elle développe un rapport quasi charnel à la langue, la sculptant, la ciselant, l’épurant, elle se réjouit d’en explorer tous les arcanes.

«  La poésie est le lieu par excellence du verbe porté à incandescence ».

Ces mots que Mérédith Le Dez écrit dans son éditorial de la revue numérique de poésie « i rouge », qu’elle a fondée avec Paul Dirmeikis, on peut les appliquer à sa propre écriture poétique. Des Eaux noires, son premier recueil à Journal d’une Guerre, publiés aux éditions Folle Avoine, puis dans Cavalier seul ou Paupières closes parus aux éditions Mazette, elle fait montre d’un univers où la musique des vers et des phrases emporte le lecteur au gré d’un imaginaire chatoyant, foisonnant, sublimant une approche sensible et prégnante de notre époque en rupture permanente. La poésie, comme une recherche intense de la véracité des temps présents, de leur devenir, un éclairage de la vie comme une chance, un défi à « la peur sauvage du monde ».  Les thèmes qu’elle aborde dans ses recueils sont la marque d’une femme engagée, en résistance contre toute forme de barbarie, usant de la force comme de la douceur pour dire, traduire ce monde qui explose tous les codes et dénoncer sa part de violence.

Mérédith Le Dez souhaite maintenant se recentrer sur l’écriture de romans et délaisser pour un temps la poésie. Elle a choisi, en effet, de ne pas s’enfermer dans un genre littéraire et Le Cœur mendiant, à paraître en février prochain aux éditions La Part Commune, marque son retour à la fiction. Une toute jeune fille découvre un inconnu installé sur le banc où elle a l’habitude de lire. La conversation s’engage. L’homme est traducteur, la jeune fille passionnée de littérature, et le nœud de l’histoire vient de se resserrer. Une correspondance secrète, un journal intime consignant les faits, l’enterrement d’un des personnages faisant resurgir un pan entier de la vie de celle qui est devenue une enseignante, éprise de la musique de Satie, d’une sensibilité exacerbée à l’état violent du monde, se remémorant au fil de sa lecture cet homme qu’elle a aimé, tellement.

Le roman se construit comme un puzzle, télescopant les époques, mélangeant les voix qui  parlent de cet amour immense qui a conditionné leurs vies, des trahisons aussi ; les paysages se font personnages et la poésie s’infiltre délicatement dans l’écriture, où les caractères se construisent en d’infinis détails au fil de la lecture.

 

Une mère, la mer…

Une longue impatience

Hier c’était mon anniversaire, et tôt le matin, comme un cadeau, la lecture de ce nouveau roman de Gaëlle Josse dont j’attendais avec impatience, “une longue impatience”, la parution.

Un étonnement renouvelé, une lecture avide, une fascination pour les mots précieux et simples et vrais de cette longue attente d’une mère, dont l’enfant s’est sauvé.

Anne a vu les relations entre Etienne -son deuxième mari –  et son fils aîné se défaire avant même d’avoir eu le temps de s’installer. Un soir de crise plus exacerbée qu’à l’habitude parce que  Louis a depuis longtemps perdu l’espoir d’être aimé à l’instar de son frère et de sa soeur, Etienne fait montre d’une violence exaspérée de rage, scellant ainsi le destin de la famille tout entière. Louis s’enfuit, sans laisser aucun message et sa mère, effondrée, folle de chagrin commence à attendre, attendre et attendre encore le retour de son fils.

S’en suivent des jours, des semaines, où l’impatience le dispute à l’espoir et puis les années passent, inexorables et guettant jour après jour le retour du bateau où son fils s’est enrôlé, Anne s’abîme dans l’écriture hallucinée de la fête immense qu’elle lui fera lorsqu’il reviendra parmi les siens.

La magnificence des mots que brode Anne au fil des lettres qu’elle adresse à son fils nous transporte dans une fête des sens et tous les mets et boissons qu’elle s’imagine préparer pour Louis sont à l’image de l’immensité de l’amour qui l’envahit pour ce fils disparu. Son mari, ses deux autres enfants sont  là bien sûr, mais quasi en filigranes. Et le guet quotidien dans la brume, la bruine, sous les embruns, au chaud soleil de l’été, sur ce sentier tantôt gris de mer, tantôt jaune et mauve des ajoncs et des bruyères, tout au bout du village de pêcheur où elle vivait, avant, avec Louis. Et les efforts sincères d’Anne pour maintenir une vie d’épouse et de mère, qu’elle sait en marge de son interminable attente.

Gaëlle Josse nous offre un portrait extrêmement sensible de femme, de mère, tout à la fois forte et fragile, déterminée, arc-boutée, luttant de toute son âme contre le désespoir. Ses phrases sont vibrantes, comme peut l’être son personnage, Anne fière et terriblement humaine.

Un pur moment !

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Dans un peu plus d’un mois j’aurai le plaisir d’animer un atelier d’écriture au Lycée où je travaille depuis presque trois ans maintenant en qualité de médiatrice culturelle. En prévision de cette rencontre hebdomadaire avec une dizaine d’élèves et une enseignante, je viens de passer quelques heures de pur plaisir à lire et m’imprégner du livre de François Bon : Tous les mots sont adultes.

Ce livre est un trésor, non seulement parce qu’il apporte de nombreux exemples, mais aussi en ce qu’il liste d’innombrables pistes de lecture ou de relecture sur lesquelles s’appuyer pour s’immerger, avec la dizaine de volontaires qui participeront à cet atelier, dans la joie de l’écriture. Je rendrai compte régulièrement de nos textes dans ce blog, et me réjouis de préparer nos séances en relisant par exemple W ou le souvenir d’enfance (Pérec) ou L’usage de la parole (Sarraute) et bien d’autres encore.

Merci donc à François Bon de ces quelques heures de lecture passionnée de son livre.

En remontant le fil de la vie

bobine de fil bleu

Anne Tyler est un écrivain à la sensibilité exquise, qui dépeint à merveille l’atmosphère et les détails de ces vies familiales américaines de la classe moyenne.

Cette fois encore elle nous régale de la découverte des non-dits au sein de la famille des Whitshank, qui possèdent une magnifique maison dans un quartier bourgeois de Baltimore. Le père, Red, l’a construite cette maison, mais pour une autre famille à l’origine. Sa femme Abby s’est efforcée de la remplir de vie, de jeux et de moments familiaux festonnés de rites et d’attentions. Les enfants ont grandi, et nous découvrons que l’aîné des fils, Denny continue à troubler le bon fonctionnement de cette famille heureuse et sans histoire. Quatre enfants, donc, deux filles : Amanda et Jeannie, puis Denny et enfin Stem.

Le fil rouge (pas encore bleu) de cette histoire est le comportement de Denny, rebelle et inconstant, qui se démarque systématiquement, bousculant les codes, les attentes, les espoirs, tandis que sa mère essaye avec un optimiste irréductible,  de maintenir l’harmonie au sein de la famille. Au début du roman, nous découvrons que Abby, personnage central du livre, commence à  donner des signes de faiblesse inquiétant sa famille, conduisant à  des retrouvailles forcées pour décider d’aménager la vie des parents.

Et nous allons ainsi remonter le temps au fil du récit, pour découvrir comment cette  jolie  famille s’est constituée, en commençant dans les années 1990, puis en 1959 lors de la rencontre des parents, et mieux encore celle des grands-parents, chacune de ces générations s’étant installée à Baltimore, ville et port du Nord-Est des Etats Unis, dans l’état du Maryland. Le lecteur voit ainsi l’évolution des us et coutumes américains dans cette ville indépendante mais rongée de pauvreté.

Anne Tyler excelle à raconter les petits riens du quotidien familial, les détails des aspirations des uns et des autres, le ressenti de chaque membre de  la famille, si différent de celui des autres qui pourtant ont vécu les mêmes événements. Les mensonges, les silences, les arrangements, les rapports des frères et soeurs, tout est radiographié avec sensibilité et précision, faisant de cette histoire quelque chose d’archétypal qui séduit par la complicité qu’elle induit chez le lecteur.

Un très beau travail de traduction de Cyrielle Ayakatsikas, qui sert très finement la plume délicate et amusée de l’auteur.

 

Noire – Blanc : un danger permanent

Underground railroad

Dans la mort, le Noir devenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc. 

Colson Whitehead est un écrivain afro-américain, né en 1969 à New York. Il est romancier et nouvelliste, et aussi journaliste. Il est lauréat pour ce roman-ci du prix Pulitzer. Ce roman sera d’ailleurs réalisé au cinéma.

Ce roman retrace au plus vrai les souffrances de l’esclavage, les tortures endurées par les esclaves afro-américains en particulier dans les plantations du sud des USA, mais également sur l’ensemble du territoire au début du XIXème siècle (au moment où débute la conquête de l’Ouest) du fait des chasseurs d’esclaves.

Deux personnages principaux : Cora, jeune esclave de 16 ans, qui s’enfuit pour tenter de gagner les états libres du Nord et Ridgeway, un chasseur d’esclave qui la poursuivra à travers tous les états que Cora réussira à traverser.  Le fil rouge du roman est le réseau clandestin organisé par les abolitionnistes et les Noirs libres pour venir  en aide aux esclaves en fuite, et ce réseau est matérialisé dans le roman par la sublime invention du « chemin de fer clandestin », situé dans les profondeurs de la terre, se frayant un chemin de gare clandestine en gare clandestine dans le sous-sol des états du sud au nord, jusqu’au Canada lui-même.

Cora va subir les pires tortures du fait des contremaîtres de la plantation dont elle est une des esclaves, et nous découvrirons ainsi la réalité quotidienne de cette vie de bête de somme, à qui on dénie toute humanité. La torture, le fouet, le viol, la mort rythment les jours. En parallèle on découvre la violence de cette Amérique qui se construit sur un génocide et l’asservissement d’êtres humains, les effroyables comportements des citoyens de certains états viscéralement racistes et la sensation capitale de la suprématie blanche dans ce melting pot de si nombreuses nationalités venues du monde entier.

Il s’agit pour Cora d’échapper à la traque brutale et permanente de Ridgeway, d’ Etat en Etat, conduisant ainsi le lecteur à découvrir la disparité de cette nation fédérale.

Vous aurez présent à l’esprit l’Amérique d’aujourd’hui, celle d’Obama et celle de Trump, celle des armes et des massacres dans les écoles, celle du racisme et celle du rêve américain, et grâce à cette immersion dans cette période fondatrice des USA qu’est le temps de l’esclavage, vous découvrirez les fondamentaux qui régissent encore cet immense pays.

L’auteur utilise une écriture ample et dense, vive et illustrative, faite d’odeurs, de couleurs, de bruit et de fureur et ses personnages vous habiterons longtemps.

Un grand bravo à Serge Chauvin,  traducteur.

La Montagne, les montagnes

huit montagnes

Paolo Cognetti est né à Milan en 1978. Il est écrivain, mais aussi documentariste et ce roman qui est le premier (il a écrit jusqu’à présent un « carnet de montagne » et des recueils de nouvelles), est complètement autobiographique, sachant que la fiction lui apporte ainsi une dimension littéraire qui favorise le recul.

Il s’agit de deux amis d’enfance : un petit garçon de la ville et un enfant de la Montagne. La montagne est fondamentale dans l’histoire du petit garçon de la ville, elle est la raison de vivre de son père, le lieu de la rencontre de ses parents, leur villégiature systématique pendant tous les étés de leur vie d’adulte.

Pietro est un enfant de la ville, fils unique, et il a bien du mal à comprendre son père, dont la ténacité dans les expéditions en montagne le fascine tout en lui faisant peur. C’est grâce à sa mère, que la famille de Pietro va louer tous les été une petite maison très simple au cœur du Val d’Aoste (région italienne située dans le Nord-Ouest de l’Italie, la rivière qui la traverse s’appelle la Doire baltée ; c’est la région la moins peuplée d’Italie. Elle possède des montagnes très célèbres : le Mont-Blanc (français), le Mont Rose, le Grand Paradis, … toutes oscillant entre 3500 et 4000m voire plus).

Les deux garçons vont accompagner toute leur enfance, le père de Pietro, et Bruno va ainsi se découvrir un père de substitution, les rapports familiaux chez lui étant quasi absents et les deux gamins vont passer des moments mémorables et initiatiques à crapahuter tous les deux par monts, vallées, forêts et glaciers.

Seulement, à l’adolescence, la rupture va se consommer entre Piétro et son père et plus jamais  il n’accompagnera ce dernier dans la montagne. Il sera remplacé par Bruno, fils de substitution, qui ressemble vraiment à celui que le père aurait aimé avoir.

Les événements de la vie sépareront les deux gamins, mais lorsqu’ils se retrouveront à la mort du père de Piétro, une autre étape sera franchie dans la connaissance d’eux-mêmes, les conduisant sur des chemins tout d’abord complémentaires.

L’écriture de Paolo Cognetti est à la fois ample et précise, à l’image du paysage de montagne qui lui est fondateur et qui représente un véritable personnage du roman. Les rapports humains, père et fils, amis, fils et mère, homme et femme sont transfigurés par ce rapport à la nature que raconte l’auteur avec poésie et maestria.