Lecture de confinement / 2

Un beau texte de Jean-Claude Le Chevère, publié en mars 2020 aux Editions Folle Avoine (Bédée).

Une lettre, c’est toujours un questionnement, une surprise, voire une inquiétude. Pourtant Gérard Fournel ne semble pas du genre à se laisser déstabiliser aussi aisément ! Il a quitté sa ville natale depuis plus de quarante ans, sans plus de nostalgie que cela. Il y revient pour une semaine, un an après la mort de sa mère, car le notaire à qui il a confié la vente de la maison familiale lui a fixé un rendez-vous au sujet d’une lettre écrite par sa mère, et qui ne devait lui être remise qu’un an après sa mort !

Il retrouve donc la maison familiale et aussi cette ville qu’il a quittée après son bac, sans y revenir jamais qu’à Noël, pour voir sa mère. Gérard est célibataire, il a travaillé toute sa vie à Orly, “dans les avions” où il était technicien. Ce n’est pas un sentimental, il affectionne sa tranquillité et apprécie de maîtriser ses émotions. Pourtant il va remettre tout au long de la semaine le moment de la lecture de la lettre que le notaire lui a remise. Il va arpenter les rues de cette ville qui a bien changé en 40 ans, retrouver la voisine qui, forte de ses allusions, l’amènera à revivre cet événement qui a marqué un tournant décisif dans son enfance. Un ancien de l’école, lui aussi, contraindra Gérard à se souvenir. Lira-t-il enfin cette lettre ? Sera-t-elle vraiment une découverte ? Comment inscrire son contenu dans sa vie actuelle ?

Jean-Claude Le Chevère nous emmène, à petites touches, vers la révélation finale, s’attachant à nous faire découvrir la personnalité de Gérard, sa manière de vivre “à côté”, son désir de statu quo pour tenir en respect des souvenirs qui pourraient le bouleverser.

Une écriture précise, sensible, une étude psychologique très fine d’un personnage qui ignore volontairement son désenchantement, une redécouverte des lieux de l’enfance avec la surprise qu’elle apporte toujours, une analyse éclairée de la curiosité humaine, voilà qui donne une envie irrépressible de lire d’une traite ce court roman qui laisse une impression mêlée de plaisir et d’interrogation sur soi.

Lectures de confinement / salve 1

Enfin je reprends ce blog après des semaines de problèmes de santé qui m’empêchaient d’avoir une activité suivie voire même de lire !

Première salve des livres que j’ai lus depuis le début du confinement :

La-malchimie Un récit édifiant et bouleversant sur les méfaits des pesticides et l’absence de prise de conscience effective au sein de la société ! l’écriture de Gisèle Bienne est prenante, à la fois poétique et précise, démontrant au plus juste l’injustice profonde de cette nuisance mortelle que représentent les produits utilisés dans l’agriculture intensive.

L-heure-trouble Un roman policier recommandé par l’excellent libraire de l’Odyssée à Saint-Malo. Un enlèvement d’enfant, un prédateur mort il y a bien longtemps et une piste qui se réveille plus de vingt ans plus tard.

Dans la même foulée, ces deux ouvrages de Sylvain Tesson, le premier consistant en une marche forcée, sur les pas des évadés du Goulag, qui le mène jusqu’en Inde, et l’autre étonnamment statique, six mois de séjour volontaire, dans une isba au bord du lac BaÏkal, entre solitude volontaire, rencontres improbables, enivrement vodkaien quasi obligatoire, admiration de la nature, fusion et introspection. Un grand moment de lecture, où la prose de Tesson a des accents tantôt lyriques tantôt d’un pessimisme profond, mais toujours portée par un style fascinant.

Le-premier-homme Parce que je ne l’avais jamais lu entièrement, parce que les extraits que j’avais choisis pour un atelier d’écriture m’avait tellement plus, une immersion complète dans cette enfance d’Albert Camus, au fil de phrases longues, denses, mais tellement précises et enlevées qu’on s’y plonge avec un plaisir, comme une découverte infinie de cette vie en Algérie française. Pauvreté qui approche la misère, une famille peu instruite, un amour inconditionnel pour cette mère si éloignée de la vie, un amour pour l’école qui permet d’apprendre, de découvrir, et un instituteur salvateur. Un moment de lecture passionnant qui renvoie à soi-même au fil d’une écriture toujours aussi prenante.

Gordana Parce que les éditions du Chemin de Fer sont magiques et parce que Marie-Hélène Lafon aussi est magique.

Je-vais-faire-un-tour Une autre maison d’édition peu connue, fascinante, avec cette collection “Paysages écrits” et une autrice discrète mais tellement intense, un cheminement au fil de la page le temps de faire un tour.

Enfin, des nouvelles !

Pas eu beaucoup de temps avec la rentrée scolaire de septembre et quatre niveaux de cours à préparer pour venir chroniquer mes lectures. Alors, enfin un petit aperçu de mes derniers coups de coeur.

la panthère des neiges Tout d’abord le dernier opus de Sylvain Tesson qui m’a été offert. J’aime beaucoup les textes de Sylvain Tesson et j’en ai même utilisé de courts extraits pour permettre à mes élèves de découvrir cet auteur, notamment au travers de ses récits de voyage. Cette fois il s’agit d’une autre sorte de voyage, un voyage bien loin de chez nous certes, mais immobile à la fois, tant les affûts offerts par le photographe animalier Vincent Munier à son ami Sylvain Tesson ont contraint ce dernier à s’arrêter, longtemps, sans bouger ou presque. Observer à s’en brûler les yeux ou presque, guetter cette mythique panthère des neiges qui joue les arlésiennes, et laisser l’esprit vagabonder, les souvenirs remonter, l’introspection gagner. Et puis, pratiquer l’auto-dérision, admirer la constance des autres membres de l’expédition, réfléchir à ce voyage différent, important, fondateur.

Un livre à lire et relire absolument.

Bien longtemps après tout le monde je me laisse gagner par l’addiction à cette trilogie de Jim Fergus, trilogie car le troisième volume vient de paraître il y a quelques mois. J’ai dévoré ces deux premiers tomes, me suis prise de passion pour ces femmes dont le courage n’a d’égal que la détermination. Découvrir au fil des pages un pan de cette histoire peu glorieuse de la conquête de l’Ouest, la duplicité des blancs, ce génocide en marche pour conquérir des territoires toujours plus avant dans cet immense continent. Pourtant tout le monde aurait pu cohabiter et apprendre de ses différences. Mais cette proposition de métisser la population indienne avec les nouveaux venus blancs est aussitôt désavouer par le gouvernement américain et les combats s’intensifient, opposant deux civilisations dont la plus meurtrière est bien la nouvelle.

Il me tarde de commencer le troisième volet, aussitôt commandé chez mon libraire. Ces femmes courageuses, intelligentes, pugnaces et tendres à la fois m’ont définitivement conquise.

De beaux moments de lecture en juillet

cvt vilnius paris londres     Un immense roman de près de 700 pages au rythme ternaire qui suit la vie de trois couples de lituaniens. Renata et Vitas vivent dans la campagne près de Vilnius, tandis que deux couples qu’ils ont rencontré lors d’une soirée mémorable ont choisi, eux, d’émigrer pour découvrir l’Europe et ses promesses de liberté. Ingrida et Klaudijus partent à Londres puis dans plusieurs villes d’Angleterre, et Barbora et Andrius choisissent Paris puis dans le Nord de la France. Nous suivons ainsi la vie de ces trois couples et les difficultés et espoirs qu’ils connaissent pour s’installer dans la vie. Mélancolique, parfois même désenchanté, drôle aussi et emprunt d’un parfum de vérité quant à l’évolution de l’Europe qui ne tient pas toutes ses promesses, loin s’en faut.

cvt taqawan    Voici le coup de coeur de mon amie libraire, Claude à Liffré, à la librairie Lectures Vagabondes. Un taqawan est un saumon qui remonte la rivière et revient pour la  première fois sur le lieu de sa naissance. Il s’agit bien des saumons dans ce roman de Plamondon qui évoque les méfaits du gouvernement du Québec, désireux de s’approprier les lieux de pêche au saumon qui appartiennent de tout temps aux Indiens. La réserve de Restigouche est ainsi victime d’une attaque en règle par près de trois cents policiers, au cours de laquelle une jeune fille, victime d’une agression, disparaît. En suivant cette trame, le lecteur découvre autrement le pays des Indiens Mi’gmaq, au travers du passé comme du présent. Histoire d’amour, d’Indiens, de lutte, de pêche, la destinée d’un immense territoire dans une écriture étonnante, romanesque et historique à la fois, engagée à coup sûr.

cvt la filiale   Quelle chance pour moi, ma belle-fille est Russe ! Grâce à elle j’ai ainsi l’opportunité de découvrir des auteurs que je ne soupçonnais pas. Ainsi de Sergueï Dovlatov aux Editions La Baconnière. Ancien gardien de camp de haute sécurité puis guide touristique de la réserve Pouchkine, Dovlatov a vainement tenté de se faire publier du temps de l’URSS. L’ironie de son style et l’impertinente vérité de ses textes, écrits au plus vrai des faits et de la psychologie russe, lui ont valu de n’être jamais publié dans son pays. Il émigre alors avec femme et fille à New York où il est éditeur adjoint de The New American, un journal libéral de langue russe écrit par des émigrés. IL meurt en 1990 à New York.

Dans La Filiale, Dalmatov, son héros est un journaliste d’une radio en langue russe à New York, dépêché par son rédacteur en chef à  un symposium qui se tient à Los Angeles sur le thème de “La nouvelle Russie”où se retrouvent toutes les personnalités les plus influentes de l’immigration. Tout le roman nous racontera en parallèle l’affrontement des différents partis avec un humour qui sert à merveille la folie tragi-comiques de ces querelles idéologiques, et les retrouvailles avec Tassia, son amour de jeunesse en URSS,  amour qui se révèle un summum de l’absurde en dépit de son inexorable attrait. Un roman diablement fou, à l’humour prégnant, qui rend formidablement compte de l’auto-dérision de l’auteur au travers des souvenirs de son double, Dalmatov.

Paris, Moscou, Sibérie et Toulon

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Quel périple que celui de Maria dans ce premier roman de Jelena Bacic Alimpic, agréablement traduit du serbo-croate par Alain Cappon !

Une vie dantesque qui commence pourtant dans la beauté du printemps parisien où la toute jeune Maria Romanovska découvre la folie de l’amour dans les bras du jeune Viktor Fiodorov, Ce jeune émigré russe  a gagné la confiance de toute la famille du Général Romanovski, ex-garde blanc de la Russie impériale ayant dû fuir à Paris pour cause de purge stalinienne. Ce printemps parisien sera le dernier de Maria, qui dès son retour en Russie organisé par son propre frère, sera déportée dans un Goulag aux confins de la Sibérie,  cette immensité blanche et glacée où les murs sont inutiles tant il est impossible de survivre dans cette taïga hostile, plus meurtrière que les armes des gardiens. Travail forcé, humiliations, épuisement, malnutrition, brimades perpétuelles, et pire encore, seront le quotidien de celle qui s’appelle désormais Maria Koltchak.

Ce quotidien nous le découvrirons en même temps qu’Olga Lachaise, jeune journaliste dépêchée par l’hebdomadaire Le Point, pour enquêter sur la vie de cette vieille femme russe, internée en psychiatrie à Toulon depuis près de trente ans ! Olga elle-même n’a pas eu une enfance facile, placée dans un orphelinat parisien, jusqu’à ce qu’un professeur de musique la repère pour son talent brut de pianiste et l’adopte. Olga connaît alors une jeunesse heureuse de concertiste de talent, jusqu’à ce que son père adoptif décède. Elle se marie pourtant et connaît le bonheur d’être mère, tout en se désolant de la distance dans laquelle la tient le père de son fils.

Voilà bien des éléments classiques, qui frisent le mélodrame, s’il n’y avait cette histoire qui se déroule sur les dix jours où Olga va devoir enquêter sur Maria Kolktchak au sanatorium de Toulon et nous plonger avec elle dans le récit de la vie dans ces camps de concentration russes, où Staline a réussi à faire disparaître près de 20 millions de personnes, tous prétextes confondus. Nous revivons ainsi aux côté de Maria qui raconte, jour après jour, ces temps de délation organisée et de terreur qui broyèrent définitivement des vies sans autre justification que la paranoïa du “Petit père des peuples”.

Nous sommes emportés dans les péripéties de la vie de Maria, revenue à Moscou après la mort de Staline, et pour terribles qu’elles soient, elles ne manquent pas de nous happer, nous laissant hébétés devant la description de la sauvagerie humaine, de la félonie qui prévaut quand la soif de pouvoir s’en mêle. Le récit de la quête insensée de Maria pour retrouver sa fille née au Goulag, puis enlevée après une petite année ensemble au camp, provoque chez le lecteur des sentiments qui sont à la mesure de cette vie marquée par la trahison et l’espoir.

Ce premier roman traduit en français est un moment de lecture passionnant et révélateur de cette période sombre de l’histoire de l’URSS, sous le sceau de la barbarie stalinienne.

Amour brûlant, pays majuscule

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Bien sûr la couverture de ce petit livre est blanche, ce qui ne la rend pas aussi attractive qu’en réalité sur cette page. Mais il vous faudra absolument, si vous ne la connaissez pas déjà, découvrir cette petite maison d’édition “la guêpine” que j’ai découverte à la librairie de Batz-sur-mer, La Gède aux Livres  pour lire ce texte magnifique qui unit l’humain et le paysage avec une puissante délicatesse.

Je suis une fervente lectrice de Marie-Hélène Lafon, et la découverte de cette nouvelle dans une édition dont il faut découronner les pages m’a ravie. Il s’agit d’une histoire d’amour, d’un amour fou, brûlant, sur le plateau de l’Aubrac, ce pays qui habite l’oeuvre de Marie-Hélène Lafon.

Je ne saurai vous raconter l’histoire de Sylviane et de Pierre, mais je puis vous confier combien le talent de l’autrice est puissant, pénétrant. Cette nouvelle se dévore au sens vrai du terme, et puis la relire, la mâcher, tandis que les mots justes et beaux et les phrases, courtes, denses, métaphoriques, belles s’emparent de vous. Un intense moment de lecture qui résonne pour longtemps.

Une laideur créatrice

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Egon Schiele dans ce portrait qui figure sur la couverture du nouveau livre d’Isabelle Minière, est loin d’atteindre le degré de laideur qui affuble Arthur, le héros de ce roman étonnant.

Arthur est tellement laid, et ce dès sa naissance, que même sa mère ne peut le regarder sans frémir ! Bien sur toute la famille est effondrée. Et puis comment prendre soin d’un tel petit enfant, quand l’embrasser ou lui faire des câlins demandent un effort quasi insurmontable. Heureusement, Arthur compense cette laideur insupportable par un caractère calme et reconnaissant des quelques marques d’affection qu’on lui témoigne. La vie va alors suivre son cours, après qu’un chirurgien plasticien a annoncé aux parents qu’il faudrait attendre au moins une bonne quinzaine d’années avant de pouvoir intervenir ; Maman retournera au travail ce qui la soulage grandement et Papa deviendra nounou à temps plein. Le père d’Arthur peut ainsi avoir du temps pour lui, son bébé étant tellement sage, et il va se consacrer au dessin, à la peinture, à la sculpture et mieux encore c’est Arthur qui va devenir l’unique source d’inspiration de son talent.

L’enfance passe, la jeunesse s’installe, les études commencent, Arthur continue à pratiquer les techniques de camouflage destinées à lui rendre la vie plus facile tant sa physionomie dérange, voire attire des rejets parfois violents. Il se retrouve confronté au désir et les pulsions qui l’assaillent lui font vivre des moments à  la fois terribles et étonnants. En parallèle, Arthur étudie la psychologie, trouve un maître de thèse qui accepte de l’aider et commence ainsi une enquête qui le mènera au-delà de ce qu’il espérait.

Isabelle Minière nous offre ici un conte drolatique, philosophique, qui nous questionne sur notre rapport à la relativité des apparences, au beau et au laid, à l’intériorité de l’intelligence. L’histoire suit son cours, implacable, conduisant le lecteur à souhaiter aussi intensément qu’Arthur que celui-ci se fasse opérer, tout en le redoutant peut-être encore plus que lui, tellement il pressent combien le fragile équilibre obtenu pourrait en être menacé. Beaucoup d’humour dans cette écriture enlevée, très contemporaine, et ce récit à la première personne nous implique totalement dans cette aventure que la laideur conduit sans la résumer.