Le Cantal, un paysage écrit

Traversee

À la faveur d’une recherche sur les livres de Marie-Hélène Lafon , j’ai découvert ce petit bijou dans la collection Paysages écrits aux éditions Guérin. Un pur moment de lecture, que la découverte de ce texte ciselé, écrit à même ce paysage du Cantal, au plus profond des impressions, sensations, souvenirs d’une enfance marchée sur ces chemins escarpés.

Marie-Hélène Lafon raconte la géographie de ses origines paysannes avec une délicatesse et une sensibilité magnifiques. La langue, les mots, le rythme des phrases tantôt amples, tantôt sinueuses nous emportent, faisant vivre ce paysage  “haut, pelu, bourru, violemment doux, ardemment rogue” qui imprègne à jamais ses romans. L’époque de cette enfance dans les années 70, les étés de travail au champ, les marches solitaires du dimanche pendant sept années d’une scolarité qui imposait le pensionnat, l’imprégnation d’un monde immuable fait de travail et de rites au fil de la terre. Ce petit livre convie pour nous les souvenirs éclairés très tôt de la connaissance du départ programmé, d’un ailleurs qui se nourrira des sensations premières, de la force du territoire  familial, de ces racines qui forgent une personnalité. Les maisons, les habitants, les couleurs des saisons, les bêtes qui vivent sur ces terres, tout cela fabrique un univers qui sera le terreau de l’écriture de l’auteur ; elle qui  convoque à chacun de ses textes toute la richesse de sa langue faite de sons, d’images, d’odeurs, de texture, de la vie en somme.

 

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La force de Rose

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L’histoire de Rose continue de résonner en moi, bien après que j’ai eu fini de la lire. Franck Bouysse nous offre ici un formidable roman, puissant, fascinant, dérangeant aussi. Déjà les précédents montraient combien il excelle dans l’écriture, dans l’élaboration d’histoires fortes, étonnantes, sensibles. Cette fois il est allé encore plus loin dans la construction, l’invention, l’analyse et l’émotion.

Rose ne se doute pas à 14 ans que son père va l’emmener loin de son foyer. Quatre filles dans cette ferme miséreuse, où Onésime s’acharne à gagner quelques sous pour nourrir sa famille, c’est beaucoup. Le fils tant attendu manque pour toujours, à cette époque du début du siècle dernier. La domesticité est alors une manière de trouver un revenu, et Rose prendra son service au château chez le maître de forge.

Au début du  roman, Gabriel,  curé de cette campagne cernée de bois sombres et effrayants, doit se rendre à  l’asile bénir le corps de Rose et dérober ses cahiers, qui sont cachés sous sa robe ! Et bien que cette femme ait commis l’irréparable, Gabriel se prendra ces cahiers, et même les lira. L’histoire de Rose peut alors commencer. Elle vous fera vibrer, vous dérangera, vous craindrez le pire et pourtant il sera pire encore. Vous ne pourrez arrêter de dévorer ces pages, qui vous bouleverseront. Les personnages qui  traversent l’histoire deviendront réels, vous serez certains de les avoir croisés ou d’en avoir entendu parler.

Franck Bouysse use d’une langue magnifique, relate des faits terribles et poignants avec une rare maîtrise des mots, au plus près des sensations et des émotions de ses personnages, se coulant avec force et délicatesse mêlées dans chaque personnalité, et longtemps résonnera en nous la parole nue et forte de Rose, l’intemporalité de son histoire, la complexité des pulsions et des sentiments humains où la grandeur côtoie l’indicible inexorablement.

L’éternel combat des femmes

ce qui nous revient

Corinne Royer écrit ici un roman bien original qui nous raconte la dépossession d’une découverte primordiale en matière de génétique en parallèle avec un drame familial de l’abandon.

Louisa se retrouve seule avec son père après le départ de sa mère, soprano, qui ne doit s’absenter que trois jours pour un récital. Mais elle ne reviendra jamais et Louisa grandira seule, avec le regret de cette période faste où ses parents entraînaient leur fille dans des aventures rocambolesques, au gré des fantaisies immobilières paternelles. À l’âge adulte, Louisa se lancera dans des études de médecine choisissant un sujet de thèse qui l’amènera à rencontrer chez elle Marthe Gautier, celle qu’on appelle la Découvreuse oubliée, pour lui soumettre son manuscrit.

Et la réalité rejoint alors la fiction avec l’histoire de Marthe, jeune chercheuse dans les années 50 dont les recherches en matière de culture cellulaire débouchèrent sur la mise en évidence d’un troisième chromosome sur la 21ème paire. La Trisomie 21, celle-là même qui a contraint la mère de Louisa à quitter sa famille avec le projet d’un avortement. Mais Marthe ne sera jamais reconnue officiellement dans la découverte de ce chromosome surnuméraire ! C’est Jérôme Lejeune, un jeune collègue qui se verra attribué ce succès.

Nous suivrons ainsi en alternance l’histoire romancée de Marthe Gautier et le roman de Louisa, ces deux femmes dont l’amitié fictionnelle portera l’écriture du roman.

Corinne Royer nous offre ainsi une manière de manifeste pour la réhabilitation de Marthe Gautier, cette scientifique émérite dont toute la vie professionnelle fut empreinte de la dépossession de sa découverte.

Un roman choral parfaitement maîtrisé, une écriture lumineuse, sensible, fougueuse et aussi fantasque que les pérégrinations des personnages, une approche à la fois précise et délicate de ce syndrome tant redouté, l’amour et la poésie de cette famille qui se défait, se cherche et se retrouve sous les auspices de la médecine. Un bien beau roman qui met l’accent sur le combat des femmes pour faire reconnaître leur valeur professionnelle notamment dans le monde scientifique.

Le Japon autrement

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J’ai découvert Elisa Shua Dusapin l’an dernier, au coeur de l’été, en lisant “Un hiver à Sokcho”. Tout m’attirait dans ce court roman, cette jeune Franco-Coréenne qui rencontrait un jeune dessinateur normand, leur rencontre et leur périple au coeur de l’hiver autour de la ville de Sokcho, la perception que chacun d’eux a de leur culture différente, l’attirance pour l’ailleurs qu’ils éprouvent.

Cette fois, c’est une situation inverse, la jeune Claire arrive de Suisse pour passer l’été chez ses grands-parents à Tokyo. Ceux-ci pourtant ne sont pas japonais, mais coréens ; ils ont émigré lors de la guerre et se sont installés dans un quartier délaissé où ils  ont ouvert un établissement de jeu, un Pachinko, jeu de petites billes en métal que les joueurs insèrent dans des machines à sous ressemblant à des flippers ! Le joueur peut ainsi gagner des billes en nombre, qu’il pourra ensuite échanger contre des cadeaux. Il est interdit d’échanger les billes contre de l’argent, mais bien sûr il existe un moyen détourné, en échangeant à l’extérieur de l’établissement les plaques métalliques gagnées contre des espèces.

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Le grand-père de Claire, âgé de 80 ans,  exploite toujours cet établissement tandis que sa grand-mère l’attend désormais dans leur appartement où Claire passe ses vacances cet été, espérant convaincre ses grands-parents de faire un voyage de retour au pays natal, revoir la Corée qu’ils ont quittée voilà près de cinquante ans. Le temps de les décider et d’organiser ce long voyage, elle donne des cours de français à Mieko, une jeune japonaise dont la mère souhaite qu’elle aille poursuivre ses études en Suisse.

Nous découvrons ainsi le quotidien ordinaire de la vie à Tokyo, son immensité qui entraîne des trajets en métro interminables, les gares où l’on monte à bord du Shinkansen, ce train à très grande vitesse qui relient les villes entre elles, l’étrangeté des logements, la nourriture qui déroute et séduit Claire. Dépaysement garanti pour le lecteur occidental que nous sommes.

Dans ce roman subtil et délicat, nous nous laissons étonner par les coutumes orientales si éloignées de nos habitudes, nous découvrons les relations familiales où les codes affectifs sont tellement différents des nôtres. Si l’affection existe, les malentendus culturels s’insinuent. Claire utilise avec ses grands-parents le japonais, ayant perdu le coréen maternel, le français avec sa jeune élève et nous suivons ainsi les nuances des cultures au travers des langues utilisées.

Un deuxième roman fascinant, qui invite à poursuivre la découverte de l’Histoire de cette partie du monde, une approche paradoxale des malentendus familiaux et culturels servie par une écriture précise et sensible à la fois.

hiver à sochko

La photographie,transcription du réel

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Il y a les guerres, il y a la Corse, il y a la photographie et tout cela s’organise aux accents de l’office funèbre que le parrain de la jeune photographe célèbre à la mort de celle-ci.

Antonia est morte bêtement, si jeune encore, dans un accident de voiture, elle qui a traversé plusieurs guerres en tant que reporter, au plus près des conflits, immergée dans ces luttes sanglantes, stériles, incompréhensibles souvent tant leur fureur accable les populations.

Antonia est devenue photographe grâce au cadeau que son parrain lui a offert dans sa prime jeunesse. Il est ainsi devenu celui qui la comprenait le mieux, et tandis qu’ils évoluent chacun dans des sphères radicalement différentes, il demeurera toujours son point de repère, surtout au plus fort de leurs oppositions, quand les tragédies des pays, qu’elle s’obstine à découvrir par le prisme des guerres fratricides, occupent toutes ses pensées, sous-tendent sa réflexion politique, lui permettent de se construire.

Bien sûr, il y a aussi la Corse, ses luttes sanglantes, meurtrières, intestines où des factions rivales s’opposent tragiquement, où les amis de jeunesse se retrouvent ennemis, où son amoureux lui-même se laisse corrompre par l’escalade de la violence. Alors un jour, parce qu’elle ne sait rien faire d’autre que photographier, Antonia choisit de revenir s’installer en Corse et de s’immerger dans les photos de famille, mariage, et autres événements familiaux pour oublier ce que la mort instille de fascination.

Toute la vie d’Antonia va défiler pour le lecteur tout au long d’un requiem, chanté en polyphonie, dont la liturgie est imposée par son parrain, devenu prêtre, qui doit célébrer les funérailles et les paroles des séquences de cette messe des morts s’imposent  pour magnifier cette mort tragique, en contrepoint de cette vie fauchée, reflet de toutes celles qu’Antonia restituaient dans ses photographies. L’image, la mort, l’ambiguïté du regard sur l’indicible, l’innommable, l’impact de ces photographies où l’esthétique éloigne du réel du fait du talent du photographe, toutes ces questions sont au centre de ce roman impressionnant, fascinant. L’écriture de Jérôme Ferrari est dense, vivante, profonde, d’une technicité hallucinante, et ses phrases belles, puissantes,  longues et rythmées sont comme le ressac de notre époque si déchirée.

Première Dame

Caroline Lunoir

Elle était à Nantes le lundi 8 octobre dernier pour nous parler de son prochain roman qui paraîtra en janvier 2019. Et comme tous les libraires présents ce lundi ensoleillé, invités par Actes Sud (merci à la maison d’édition), j’ai pu la rencontrer, lui parler et surtout je viens de terminer en avant-première son prochain livre : Première Dame. Bien sûr il n’y a pas encore de visuel, mais je ne manquerai pas de le montrer dès que le roman sera édité, alors pour vous faire (im)patienter :

Un très bon moment de lecture, un roman  bien sûr mais  aussi une étude détaillée de ce que peut être la politique aujourd’hui, vue au travers du prisme de la campagne présidentielle et  du point de vue de la femme du candidat. Plus  vrai que nature ce journal de Marie, qui choisit à l’annonce de Paul de sa candidature aux primaires, d’écrire ses impressions, ses sentiments, son vécu tout au long de ces mois qui précèdent l’élection à la présidence. Beaucoup de pudeur dans le récit de Marie, de clairvoyance aussi et toute la sensibilité de l’auteur se met au service de cette vie de femme qui sera emportée au delà d’elle-même par le torrent impétueux de cette campagne.

Le lecteur suit de l’intérieur les péripéties de cette course de fond en vue de l’élection, son impact sur le couple, sur la famille, et surtout sur le quotidien de cette femme qui participe du projet de son époux, parfois même à son corps défendant, au risque d’être broyée par le quatrième pouvoir que représentent les médias.

Caroline Lunoir fait montre d’une précision clinique dans le déroulement des événements qui s’inspirent certes des dernières affaires de la Vème République, sans pour autant les copier ; elle utilise subtilement tous les détails  du réel afin de servir son propos qui est d’étudier au plus fin, au plus délicat aussi, l’évolution de la personnalité de cette femme de candidat, qui n’a rien choisi, et qui tantôt subit, tantôt s’investit, tout en cherchant à maîtriser la peur qui s’insinue au fur et à mesure de l’approche des échéances.

Nous vivons ainsi avec une empathie distante mais certaine, l’esprit de clan, de classe aussi, l’illusion d’harmonie, l’égocentrisme du candidat uniquement concentré sur sa victoire, la violence médiatique, la curée familiale qui menace, l’addiction à la victoire peut-être plus encore qu’au pouvoir.

Afin de patienter avant la parution de cet excellent tableau de la quête du pouvoir, vous pouvez bien sûr relire ou découvrir les deux précédents romans de Caroline Lunoir, dont l’écriture ne manquera pas de vous séduire.

Au plus profond de la taïga

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A moi qui suis passionnée de Russie, de sa littérature, de son histoire, de ses paysages, Laurine Roux offre un instant magique de lecture, emportée par le souffle puissant de ce conte aux accents terribles et doux à la fois.

Ce roman nous emmène sur les pas d’une jeune orpheline, dont la babouchka vient de mourir, et qui s’est réfugiée chez la famille Illiakov, Dimitri, sa femme Olga et Pavel son frère. Un jour survient Igor, un homme différent, presque mutique, beau et imposant, qui vient chercher les poissons pêchés par les deux frères, pour les vendre en parcourant la taïga, à des vieilles personnes isolées, rescapées de la guerre qui a ravagé la région voici près de cinquante ans. Igor revient ainsi tous les ans, rapporter le produit de ses ventes. Cette fois il découvre la jeune fille que les Illiakov ont recueillie après la mort de sa grand-mère, et le désir monte en eux, les liant l’un à l’autre au plus pur d’une rencontre dont les mots sont absents, où seule la nature et la force de l’élan emportent ces deux êtres solitaires l’un vers l’autre.

Ils vont alors partir faire la tournée d’Igor, marcher des heures durant dans cette forêt immense, se laisser absorber par la nature prégnante de ces étendues immenses, s’aimer au fil des saisons, s’immergeant dans leur éloignement de toute humanité, se suffisant à eux-mêmes. Mais comme dans tout conte, le danger guette, la mort rôde, la maladie fond sur la jeune orpheline, contraignant Igor à se réfugier chez Grisha, la guérisseuse, une de ces femmes qu’il visite pour livrer le poisson. Igor a son tour sera contraint de demeurer dans l’isba de Grisha.

Nous allons ainsi vivre la lutte entre la vie et la mort, au coeur de la forêt, et basculer  dans un monde de légende, où se jouent au fil du récit de Grisha les éternels conflits que le désir allume transformant l’attrait en haine, évoquant le rejet des différences qui donne aux hommes l’impression de se protéger.

L’écriture de Laurine Roux est forte, lumineuse et mélodieuse, une longue incantation qui envoûte le lecteur. Elle est une auteur dont ne peut qu’attendre avec impatience le prochain texte.