Première sélection Prix Bonnemain

Bientôt, le lancement du Prix des lecteurs de Bonnemain, édition 2017-2018 ; voici près de 15 ans que, chaque début d’automne, nous nous réunissons à la bibliothèque de Bonnemain pour que je puisse présenter les six titres que le comité sélectionne. Six romans récents, six mois pour les lire et élire celui qui nous a touché le plus de lectrices et de lecteurs.

Voici donc la présélection :

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Dès samedi 7 octobre, vous découvrirez la sélection de notre comité. La présentation des livres se fera le dimanche 5 novembre prochain  à 16h à la bibliothèque de Bonnemain : j’évoquerai chacun de ces romans et proposerai des extraits pour donner la musique des auteurs, le tout autour d’un savoureux goûter.

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Toujours autant de talent !

Le pianiste blessé

Un nouveau roman de Maria Ernestam, et le talent une fois encore au rendez-vous.

Cette fois ce sont deux amies dont il s’agit, Marieke qui raconte et Véronica l’héroïne (malgré elle ?) de ce récit en plusieurs époques d’une amitié qui s’est rompue brutalement, au cours d’un voyage étonnant.

Elles se sont connues dans l’enfance, l’une ordinaire et tranquille, celle de Marieke dont les parents étaient classiques, calmes, besogneux et quasi sans relief, et l’autre tracassée, voire saccagée, auprès d’une mère inconstante et inconséquente, heureusement épaulée par sa soeur, Tante Klara, qui apportera à Véronica un peu de sérénité et de plaisir.

Les deux amies se rencontrent à l’école, et alternent les moments de vie chez les parents de l’une et la tante de l’autre. C’est Klara qui va étoffer, par ses attentions, sa joie de vivre, son art d’organiser une vie tout à la fois calme et fantasque, les relations qui lient si intimement Marieke et Véronica. La première deviendra écrivain, sans doute pour sublimer sa vie qu’elle a toujours trouvé tellement ordinaire par rapport à celle de Véronica dont les épisodes familiaux sont tellement plus tempétueux. Véronica, elle, sera professeur de musique, enseignante donc comme sa tante qu’elle vénère et qui a remplacé sa mère pour la conduire à l’âge adulte.

Tante Klara meurt et Véronica découvre une sorte de mystère qui rythmait la vie de sa tante, celle-ci partant en voyage deux  fois par an dans les mêmes lieux : Langkawi en  Malaisie et San Francisco aux USA. Les deux jeunes femmes, à l’instigation de Véronica vont partir sur  ses traces, sorte de voyage d’adieu et d’hommage dans les pas de celle qu’elles aimaient tellement. Mais ce voyage, riche de surprises, recèle un risque bien plus grand que ce qu’elles pensaient : leur amitié s’en  trouvera ballottée, bouleversée, fragilisée et même rompue, et la rencontre avec un pianiste, à la carrière compromise par une grave blessure, modifiera leur rapport à la vie.

Maria Ernestam bouscule les époques pour mieux nous raconter l’évolution de cette relation entre les deux amies si différentes dans leur tempérament, la transformation de leurs caractères, les désillusions de l’âge adulte, les petites et grandes trahisons, les prémices amoureuses et les mystères que chacun choisit de garder sur sa vie privée. La traduction de Anne Karita sert parfaitement le rythme et la délicatesse de l’écriture et la finesse psychologique de l’auteur. Un très bon moment de lecture, et une profonde réflexion sur les rapports humains, notamment en matière d’amitié.

Femme au Moyen-Age

la nuit des béguines

Aline Kiner dont le talent d’historienne ne fait aucun doute, nous invite à découvrir le béguinage de Paris. C’est le béguinage royal dont il s’agit, qui est directement placé sous la protection du roi, et en particulier celui de Philippe Le Bel en cette année 1310 où débute l’histoire de ces quelques femmes qui seront confrontées à la volonté de l’Eglise de démanteler ce qu’elle estime être une enclave insupportable de liberté féminine.

Maheut la Rousse trouve refuge au grand béguinage, victime d’un mariage forcé et traquée par un moine franciscain. Ysabel, l’intendante qui connaît tous les secrets des plantes veille sur  elle, tandis que les béguines sont aux prises avec une sourde et lancinante inquiétude, celle de voir leur statut condamné par les autorités religieuses.

Nous  découvrons ainsi le curieux mode de vie de ces femmes, dans nombre de grandes villes d’Europe. Elles refusent le mariage ou sont veuves, et désirent demeurer laïques pour étudier et travailler à leur guise. Elles vivent soit dans des béguinages sous la direction d’une maîtresse librement choisie, soit dans des quartiers marchands où leur nombre et leur mode de vie les protègent. Mais nous sommes à un tournant de la chrétienté : il s’agit de dissoudre l’ordre des Templiers, de la montée en puissance de la Sainte Inquisition avec son cortège d’exactions sous prétexte de chasser l’hérésie.

Aline Kiner, qui maîtrise parfaitement son propos, nous conte ici un Moyen Age haut en couleur, grâce à une mise en scène très réaliste, usant de descriptions très précises et vivantes, nous donnant ainsi l’occasion de rencontrer des femmes étonnamment modernes dans leurs aspirations en dépit de la menace permanente que les us et coutumes et la fragilité de leur position font peser sur elles.

Une belle aventure aux temps des bûchers et des manuscrits interdits sur les pas de quelques femmes impressionnantes de force et d’érudition.

Béguinage de Kortrijk en Belgique

Du Tatarstan jusqu’en Sibérie

Zouleikha

Heureuse rentrée littéraire de septembre 2017 : Claude (librairie Lectures Vagabondes à Liffré) m’a proposé certains livres qu’elle a reçus en avant première et parmi eux, “Zouleikha ouvre les yeux” de Gouzel Iakhina chez Noir sur Blanc qui sortira le 20 août prochain.

Un grand moment de lecture m’avait-elle prévenue et, de fait, un plaisir intense tout au long de ces presque cinq cents pages, à découvrir ce que sera la vie de la toute jeune Zouleikha, déportée du fait de dékoulakisation en 1930 de son Tatarstan natal jusqu’au sud profond de la Sibérie, sur la rivière Angara, affluent de  l’Iénisseï.

Zouleikha est mariée à un homme bien plus âgé qu’elle, plutôt bon  – car il ne la bat pas – mais sans cesse menacée et maltraitée par sa belle-mère qui ne lui trouve que des défauts dont l’un, et pas des moindres, est d’avoir perdu l’une après l’autre ses quatre filles ! Le travail de l’aube jusqu’au soir est son lot, et sa vie se déroule selon les valeurs musulmanes que sa mère lui a enseignées et qui dictent sa conduite de soumission et de labeur.

Mais nous sommes au début de la dékoulakisation cette doctrine soviétique stalinienne prônant la disparition des koulaks, des petits propriétaires terriens (comme le mari de Zouleikha) au profit des exploitations agricoles d’Etat. Ce mouvement génocidaire verra la déportation vers la Sibérie de près de quatre millions de personnes et l’établissement de goulags (acronyme russe signifiant Glavnoïe Oupravlenie Laguereï) qui sont des camps de travaux forcés en URSS où seront détenus principalement des prisonniers politiques, adversaires supposés du régime.

Près d’un million de morts durant les transports pour acheminer les déportés, et Zouleikha va faire partie de cette migration forcée qui prendra des mois, dans des conditions dantesques, vers une destination inconnue d’elle et de ses compagnons de voyage. Ils seront débarqués sur la rive de la rivière Angara, un affluent de l’Ienisseï, et laissés là, loin de toute civilisation, sous le commandement d’un capitaine de l’armée soviétique, lui-même confronté au désaveu de sa hiérarchie.

Nous vivrons alors l’installation de cette colonie pénitentiaire, la pérennisation de ce camp qui deviendra village puis petite ville, perdu dans l’immensité de l’ourmane ( la taïga russe), où cohabiteront paysans tatars, intellectuels exilés de Saint-Petersbourg, chrétiens, musulmans, prisonniers de droit commun, où les croyances et superstitions seront confrontées à la réalité qu’impose la survie en milieu hostile, où les caractères se révéleront face aux éléments contraires. Zouleikha y mettra au monde un fils et découvrira l’amour, qu’elle n’acceptera qu’après un long et intense travail intérieur d’émancipation.

Comment ne pas vibrer en découvrant les multiples aventures qui conduiront cette petite poignée de personnages tellement fascinants, attachants, jusque dans les années 50. Voici en effet, comme l’écrit Ludmilla Oulitskaïa dans sa préface : ” une oeuvre si puissante, qui chante l’amour et la tendresse en plein enfer”.

La traduction de Laure Mabillard sert au plus juste l’écriture de Gouzel Iakhina, nous offrant des phrases éclatantes, colorées, odorantes et chatoyantes qui nous emportent comme le cours bouillonnant de l’Angara.

 

Libraire envers et contre tous !

la libraire

Bien sûr, sur cet étal plein de livres quasi neufs à la braderie, ce titre m’a attirée ! En plus la collection “Petit Quai Voltaire” (chez Gallimard) est si jolie. Ce roman court a été publié en 1978 outre Manche par une jeune femme de 60 ans, qui fut journaliste à la BBC puis directrice d’un magazine littéraire et enfin (et surtout)  libraire.

L’histoire se déroule en 1959 dans une petite ville anglaise du Suffolk sur la côte Est, Hardborough, que son insignifiance insondable rend déroutante. Les habitants se connaissent tous, s’épient les uns les autres quasi en tout innocence tellement la vie est plate et sans intérêt. Même le poissonnier envisage de vendre son échoppe tant l’activité commerciale est insipide dans cette contrée où le hareng constitue pourtant la base de  l’alimentation locale !

Mrs Florence Green, encore jeune et veuve, et qui s’est installée récemment à Hardborough, se décide à faire des démarches pour ouvrir une librairie, forte d’une expérience passée dans une importante firme où elle avait travaillé avant la guerre. Le banquier lui réserve un accueil dissuasif, laissant entendre que la création par une femme seule d’un nouveau commerce dans leur ville et qui plus est, une librairie, relève de la plus haute fantaisie. D’ailleurs, une des personnalités de la place, Mrs Gamart, ayant eu vent de ce projet, invite Mrs Green à une réception qu’elle donne”à l’usage du comté et d’hôtes venus de Londres”, et entend bien expliquer à cette audacieuse combien le local qu’elle envisage d’acheter l’intéresse, elle, Mrs Gamart !

Seulement Florence Green va s’entêter dans son projet et en dépit de la vétusté des lieux, The Old House étant percluse d’humidité, et pire, hantée par un esprit frappeur des plus actifs, elle mènera à bien son projet, rencontrant même dans un premier temps un certain succès qui déroutera son notaire, son banquier et tous les notables de Hardborough. Mais Mrs Gamart, forte de son pouvoir et de son réseau social, n’a pas dit son dernier mot !

Perfidie, étroitesse d’esprit, humour, fielleuses bonnes manières, art de la litote, Penelope Fitzgerald nous offre ici  une chronique douce-amère et précise des affres du métier de libraire, et témoigne du climat délétère qui empoisonne la vie de province, ses médisances, l’ostracisme dont sont victimes ceux qui se révèlent coupables de nouveauté. Le conformisme acrimonieux de cette petite bourgade de province est admirablement campé par l’auteur. Michèle  Lévy-Bram nous en offre une traduction soignée et fine. Un délicieux bonbon anglais que ce livre suave.

Le Montana, une cabane, une histoire

Le Montana, rien que le nom me fait rêver. Une cabane dans ces magnifiques forêts du Nord des Etats-Unis, perdue, au bord d’une rivière qu’il faut traverser chaque fois qu’on veut retourner à la “civilisation”. Trois femmes, trois générations, une histoire de survie au coeur d’une nature souvent rude mais tellement belle, une histoire d’amitié profonde, durable, salvatrice, une histoire d’entraide indéfectible au f il des années.

Eveline s’est mariée à Emil qui a émigré dans le Montana pour fuir son Allemagne natale dont le racisme et le chômage n’offre plus beaucoup d’espoir en l’avenir. Ils viennent de s’installer dans une cabane au coeur de la forêt. Pas d’eau, pas d’électricité,  un approvisionnement difficile, tout le bois à couper pour se chauffer durant les hivers si longs et rigoureux, mais une force de vie et un amour qui les galvanisent et leur offre un fils.

Pourtant, c’est une lettre qui enclenchera le processus de sabotage de ce bonheur simple qui les portait :Emil doit retourner en Allemagne pour soigner et accompagner son père, gravement malade. Son retour aux USA sera compromis par l’entrée en guerre de l’Allemagne en 1939. Eveline choisit de rester seule avec son fils dans la cabane, s’appuyant sur l’amitié de Lulu, une femme qui , avec son fils illégitime, a fuit la vie en ville pour se mettre à l’abri de ceux qui la jugent. De part et d’autre de la rivière ces deux femmes se sont découvertes, sont devenues amies.  Un soir, un drame. Eveline sera victime d’un viol. Avec l’aide de Lulu et de son compagnon Reddy, elle mènera sa grossesse à terme, sans en souffler mot dans ses lettres à Emil, et choisira d’abandonner la petite fille, qui vient de naître, à la porte de l’orphelinat de la ville voisine.

S’en suivra le récit de la deuxième génération, l’enfance de cette petite fille sans père  ni mère, dans des conditions terribles, puis  celui de la troisième génération qui donnera à penser qu’une malédiction s’est abattue sur cette jeune famille qui venait de s’établir dans ces contrées retirées du Montana.

Grâce à la traduction élégante et soignée de Josette Chicheportiche, vous pourrez dévorer ce roman de la féminité à la fois respectée et malmenée, cet hommage vibrant à l’amitié et à la nature qui donne foi en l’humanité même si les blessures que les hommes peuvent s’imposer sont souvent terribles.

Tresser les liens

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C’est grâce à ma belle-soeur que j’ai entendu parler de ce livre, bientôt relayée par Claude, la libraire de Lectures Vagabondes à Liffré.

Et voilà, je l’ai lu, je l’ai aimé et je vais essayer de vous transmettre le plaisir de cette découverte !

Trois femmes, trois destins, trois pays, une même époque – la nôtre- et bien sûr la disparité de la condition féminine selon la situation géographique, sociétale, les traditions. Pourtant un point commun se dessine très vite pour ces trois femmes : le courage, celui de lutter contre l’adversité, celui d’affronter les habitudes, coutumes, classes sociales, et plus encore celui de s’affirmer dans un monde encore essentiellement masculin.

Vous allez faire la connaissance de Smita qui vit au Nord de l’Inde, de Giulia qui est sicilienne et de Sarah, une executive woman canadienne. Chacune d’elle est à un tournant de sa vie, et doit décider de son avenir : subir ou lutter.

Smita appartient à la plus basse caste aux Indes : elle est Intouchable et n’a aucune chance de s’extraire de la condition terrible qui est faite à ceux de sa caste. Pourtant elle a un rêve, puissant, quasi mortel, celui de voir sa fille aller à l’école.

Giulia travaille elle avec son père dans l’atelier de confection de perruques  en cheveux véritables, approvisionné et c’est un honneur, uniquement par des cheveux italiens, siciliens même !

Sarah est une avocate extrêmement respectée, crainte, qui s’est battue pour décrocher un poste d’associé au sein d’un cabinet prestigieux et elle a organisé sa vie, privée et professionnelle, de manière stricte, sans que jamais elle baisse la garde.

Ces trois femmes, bien que contemporaines, n’ont rien en commun. Chacune vit son combat à sa manière, et c’est sans le savoir qu’elles sont liées, par ce qu’elles ont de plus précieux : leur force de vie et de caractère.

Vous allez vous laissez emporter par ce tourbillon qui vous entraînera à la découverte de ces trois univers, si différents mais tellement semblables cependant dans la condition qui est faite aux femmes. C’est la liberté qui les guidera pour votre plus grand plaisir de lecture.