Noire – Blanc : un danger permanent

Underground railroad

Dans la mort, le Noir devenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc. 

Colson Whitehead est un écrivain afro-américain, né en 1969 à New York. Il est romancier et nouvelliste, et aussi journaliste. Il est lauréat pour ce roman-ci du prix Pulitzer. Ce roman sera d’ailleurs réalisé au cinéma.

Ce roman retrace au plus vrai les souffrances de l’esclavage, les tortures endurées par les esclaves afro-américains en particulier dans les plantations du sud des USA, mais également sur l’ensemble du territoire au début du XIXème siècle (au moment où débute la conquête de l’Ouest) du fait des chasseurs d’esclaves.

Deux personnages principaux : Cora, jeune esclave de 16 ans, qui s’enfuit pour tenter de gagner les états libres du Nord et Ridgeway, un chasseur d’esclave qui la poursuivra à travers tous les états que Cora réussira à traverser.  Le fil rouge du roman est le réseau clandestin organisé par les abolitionnistes et les Noirs libres pour venir  en aide aux esclaves en fuite, et ce réseau est matérialisé dans le roman par la sublime invention du « chemin de fer clandestin », situé dans les profondeurs de la terre, se frayant un chemin de gare clandestine en gare clandestine dans le sous-sol des états du sud au nord, jusqu’au Canada lui-même.

Cora va subir les pires tortures du fait des contremaîtres de la plantation dont elle est une des esclaves, et nous découvrirons ainsi la réalité quotidienne de cette vie de bête de somme, à qui on dénie toute humanité. La torture, le fouet, le viol, la mort rythment les jours. En parallèle on découvre la violence de cette Amérique qui se construit sur un génocide et l’asservissement d’êtres humains, les effroyables comportements des citoyens de certains états viscéralement racistes et la sensation capitale de la suprématie blanche dans ce melting pot de si nombreuses nationalités venues du monde entier.

Il s’agit pour Cora d’échapper à la traque brutale et permanente de Ridgeway, d’ Etat en Etat, conduisant ainsi le lecteur à découvrir la disparité de cette nation fédérale.

Vous aurez présent à l’esprit l’Amérique d’aujourd’hui, celle d’Obama et celle de Trump, celle des armes et des massacres dans les écoles, celle du racisme et celle du rêve américain, et grâce à cette immersion dans cette période fondatrice des USA qu’est le temps de l’esclavage, vous découvrirez les fondamentaux qui régissent encore cet immense pays.

L’auteur utilise une écriture ample et dense, vive et illustrative, faite d’odeurs, de couleurs, de bruit et de fureur et ses personnages vous habiterons longtemps.

Un grand bravo à Serge Chauvin,  traducteur.

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La Montagne, les montagnes

huit montagnes

Paolo Cognetti est né à Milan en 1978. Il est écrivain, mais aussi documentariste et ce roman qui est le premier (il a écrit jusqu’à présent un « carnet de montagne » et des recueils de nouvelles), est complètement autobiographique, sachant que la fiction lui apporte ainsi une dimension littéraire qui favorise le recul.

Il s’agit de deux amis d’enfance : un petit garçon de la ville et un enfant de la Montagne. La montagne est fondamentale dans l’histoire du petit garçon de la ville, elle est la raison de vivre de son père, le lieu de la rencontre de ses parents, leur villégiature systématique pendant tous les étés de leur vie d’adulte.

Pietro est un enfant de la ville, fils unique, et il a bien du mal à comprendre son père, dont la ténacité dans les expéditions en montagne le fascine tout en lui faisant peur. C’est grâce à sa mère, que la famille de Pietro va louer tous les été une petite maison très simple au cœur du Val d’Aoste (région italienne située dans le Nord-Ouest de l’Italie, la rivière qui la traverse s’appelle la Doire baltée ; c’est la région la moins peuplée d’Italie. Elle possède des montagnes très célèbres : le Mont-Blanc (français), le Mont Rose, le Grand Paradis, … toutes oscillant entre 3500 et 4000m voire plus).

Les deux garçons vont accompagner toute leur enfance, le père de Pietro, et Bruno va ainsi se découvrir un père de substitution, les rapports familiaux chez lui étant quasi absents et les deux gamins vont passer des moments mémorables et initiatiques à crapahuter tous les deux par monts, vallées, forêts et glaciers.

Seulement, à l’adolescence, la rupture va se consommer entre Piétro et son père et plus jamais  il n’accompagnera ce dernier dans la montagne. Il sera remplacé par Bruno, fils de substitution, qui ressemble vraiment à celui que le père aurait aimé avoir.

Les événements de la vie sépareront les deux gamins, mais lorsqu’ils se retrouveront à la mort du père de Piétro, une autre étape sera franchie dans la connaissance d’eux-mêmes, les conduisant sur des chemins tout d’abord complémentaires.

L’écriture de Paolo Cognetti est à la fois ample et précise, à l’image du paysage de montagne qui lui est fondateur et qui représente un véritable personnage du roman. Les rapports humains, père et fils, amis, fils et mère, homme et femme sont transfigurés par ce rapport à la nature que raconte l’auteur avec poésie et maestria.

Mathilda, Laurent, Lauren et les autres …

Point cardinal

 

Léonor de Récondo est née en 1976, a commencé le violon à l’âge de 5 ans et est devenue violoniste baroque. En parallèle elle est devenue écrivain en 2010. Nous avons eu déjà le plaisir de la sélectionner pour  notre prix des lecteurs de Bonnemain, avec son livre Amours, en 2015, qui d’ailleurs a eu, entre autres, le prix des  libraires.

Cette fois elle se concentre sur un phénomène particulier de notre société : la volonté de certains et de certaines de changer de genre. Laurent, le héros de cette histoire, s’est laissé porter par un bonheur tranquille : il a épousé Solange, une amie de lycée, et comme dans les livres ils ont eu deux enfants, un garçon et une fille (le fameux choix du Roi !). Tout est normal, calme, tranquille, et la vie se déroule dans la  « ouateur » d’un bonheur banal.

Mais au début du livre, sur le parking de ce supermarché de province, c’est une belle femme maquillée qui se déshabille, se démaquille, se change et redevient Laurent !

Solange va se retrouver confrontée à l’impensable, son mari veut devenir une femme. Ce cheveu blond qu’elle a découvert au retour d’un week end, où il était resté seul chez eux, n’est pas celui d’une maîtresse ; cela, elle aurait pu le comprendre, enfin l’admettre, mais que ce soit un cheveu de la belle perruque blonde de Mathilda, c’est trop !

Nous allons ainsi cheminer aux côtés de Laurent, de Solange, de leurs enfants, faire la connaissance de Cynthia qui est l’amie de Mathilda et celle qui va l’aider à quitter le corps de Laurent, cet homme qu’elle ne peut plus être. Chaque étape de cette transformation radicale et terrible à la fois pour le protagoniste, même si il la souhaite viscéralement, et pour sa femme, ses enfants, ses collègues même, nous allons les vivre au plus près des émotions, des espoirs, de la colère, de révolte, de la souffrance, de la persévérance des membres de cette famille. La violence des réactions de son entourage, la constance du désir de Laurent de poursuivre sa transformation, les efforts des uns et des autres pour faire advenir l’incroyable, tout cela nous est donné à ressentir grâce à l’écriture précise, sensible et juste de Léonor de Récondo.

Une étude forte sur un phénomène de notre société qu’il importe d’aborder loin de toute réaction épidermique, avec une sincère et vraie réflexion sur la volonté immense d’être en accord avec soi-même.

La mobylette de l’espoir !

femme à la mobylette

Nous avons déjà eu le plaisir de sélectionner un roman de Jean-Luc Seigle pour notre prix des lecteurs de Bonnemain : c’était « En vieillissant les hommes pleurent » : L’histoire d’un ouvrier chez Michelin et de sa famille en 1961, pris dans la tourmente de la guerre d’Algérie, toute une histoire découverte grâce au petit écran de la télévision qui vient d’apparaître dans la maison.

Jean-Luc Seigle est un écrivain, dramaturge et romancier ;  il est également scénariste pour la  télévision. Il a été élevé par son grand-père paysan, puis ouvrier chez Michelin et sa grand-mère communiste et grande lectrice. Il est originaire du Puy de Dôme.

Cette fois, il s’agit d’une femme, mère de trois enfants, qui voit sa vie se déliter entièrement face à la réalité d’un divorce douloureux, de la perte d’un emploi qui la prive de revenus et par conséquent de la possibilité d’élever décemment ses enfants. Son ex-mari la menace de les prendre avec lui et sa nouvelle femme, loin d’elle, en bas de la France ! Reine se sent au bout de tout espoir. Il faudrait un miracle pour la sauver. Sa maison et son jardin en particulier vont à vau l’eau, elle n’a plus de forces pour faire face. Ce qui l’aide à ne pas se laisser totalement dépasser (elle envoie toujours ses enfants à l’école et leur fait à manger, même  si elle ne surveille plus les devoirs ni la vie à la maison), ce qui l’amène à résister, c’est son talent pour la couture et en particulier la confection de petits tableaux magnifiant le quotidien, sorte de patchwork de ses rêves et espoirs ;  elle les appelle ses « tissanderies ».

Et pourtant, elle va dans un ultime effort, débroussailler et nettoyer son jardin et ainsi découvrir, sous l’amas des détritus laissé par son ex-mari, une mobylette bleue et miracle, celle-ci démarre ! Voilà la solution pour répondre à l’annonce qu’elle a repérée pour un travail dans une autre ville, ce qui demandait un moyen de locomotion qu’elle n’avait pas jusque-là.

Reine retrouve l’espoir, elle va gagner de nouveau de quoi vivre, et pouvoir gâter ses enfants. Ce qui l’a aidée à tenir, va également apporter un plus pour  son nouveau travail : ses tissanderies contribueront à  la rendre indispensable dans son nouveau poste.

La réalité sociale de notre époque, la simplicité de Reine, sa candeur, la beauté des sentiments et des rêves en dépit de la difficulté du quotidien, la bonté immense de Reine, tout ici est réuni pour constituer un très beau et grand  livre.

Première sélection Prix Bonnemain

Bientôt, le lancement du Prix des lecteurs de Bonnemain, édition 2017-2018 ; voici près de 15 ans que, chaque début d’automne, nous nous réunissons à la bibliothèque de Bonnemain pour que je puisse présenter les six titres que le comité sélectionne. Six romans récents, six mois pour les lire et élire celui qui nous a touché le plus de lectrices et de lecteurs.

Voici donc la présélection :

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Dès samedi 7 octobre, vous découvrirez la sélection de notre comité. La présentation des livres se fera le dimanche 5 novembre prochain  à 16h à la bibliothèque de Bonnemain : j’évoquerai chacun de ces romans et proposerai des extraits pour donner la musique des auteurs, le tout autour d’un savoureux goûter.

Toujours autant de talent !

Le pianiste blessé

Un nouveau roman de Maria Ernestam, et le talent une fois encore au rendez-vous.

Cette fois ce sont deux amies dont il s’agit, Marieke qui raconte et Véronica l’héroïne (malgré elle ?) de ce récit en plusieurs époques d’une amitié qui s’est rompue brutalement, au cours d’un voyage étonnant.

Elles se sont connues dans l’enfance, l’une ordinaire et tranquille, celle de Marieke dont les parents étaient classiques, calmes, besogneux et quasi sans relief, et l’autre tracassée, voire saccagée, auprès d’une mère inconstante et inconséquente, heureusement épaulée par sa soeur, Tante Klara, qui apportera à Véronica un peu de sérénité et de plaisir.

Les deux amies se rencontrent à l’école, et alternent les moments de vie chez les parents de l’une et la tante de l’autre. C’est Klara qui va étoffer, par ses attentions, sa joie de vivre, son art d’organiser une vie tout à la fois calme et fantasque, les relations qui lient si intimement Marieke et Véronica. La première deviendra écrivain, sans doute pour sublimer sa vie qu’elle a toujours trouvé tellement ordinaire par rapport à celle de Véronica dont les épisodes familiaux sont tellement plus tempétueux. Véronica, elle, sera professeur de musique, enseignante donc comme sa tante qu’elle vénère et qui a remplacé sa mère pour la conduire à l’âge adulte.

Tante Klara meurt et Véronica découvre une sorte de mystère qui rythmait la vie de sa tante, celle-ci partant en voyage deux  fois par an dans les mêmes lieux : Langkawi en  Malaisie et San Francisco aux USA. Les deux jeunes femmes, à l’instigation de Véronica vont partir sur  ses traces, sorte de voyage d’adieu et d’hommage dans les pas de celle qu’elles aimaient tellement. Mais ce voyage, riche de surprises, recèle un risque bien plus grand que ce qu’elles pensaient : leur amitié s’en  trouvera ballottée, bouleversée, fragilisée et même rompue, et la rencontre avec un pianiste, à la carrière compromise par une grave blessure, modifiera leur rapport à la vie.

Maria Ernestam bouscule les époques pour mieux nous raconter l’évolution de cette relation entre les deux amies si différentes dans leur tempérament, la transformation de leurs caractères, les désillusions de l’âge adulte, les petites et grandes trahisons, les prémices amoureuses et les mystères que chacun choisit de garder sur sa vie privée. La traduction de Anne Karita sert parfaitement le rythme et la délicatesse de l’écriture et la finesse psychologique de l’auteur. Un très bon moment de lecture, et une profonde réflexion sur les rapports humains, notamment en matière d’amitié.