Parce qu’il faut continuer

Ce nouveau roman de Gaëlle Josse nous convie toutes et tous, aux côtés de son héroïne, Clara, à une introspection bienveillante, extrêmement salutaire.

C’est l’histoire d’un burn-out, ce mot à la mode qui traduit l’incapacité soudaine de continuer à travailler. Mais c’est bien au-delà, l’histoire d’une jeune femme, Clara, cadre dans le domaine des assurances, bien installée dans la vie qui se trouve confrontée à l’impuissance, à l’incapacité de vivre comme avant, arrêtée net sans comprendre pourquoi. Un matin elle s’apprête à commencer sa journée de travail, elle monte dans sa voiture et tourne en vain la clef de contact, la voiture ne démarre pas ! Tout le monde a connu ces instants très agaçants où les gestes les plus normaux dérapent. Mais là, c’est la panique qui envahit Clara, elle est incapable de réagir, d’appeler quelqu’un pour l’aider ; elle remonte comme une automate dans son appartement, seule réaction dont elle est capable et là elle s’effondre.

Ce roman va raconter comment Clara va comprendre qu’elle est en burn-out, comment elle va accepter d’aller consulter et reconnaître qu’elle vit une dépression très profonde. Elle va devoir travailler sur elle-même et tout au long de ce livre, de petit pas en petit pas vers la guérison, le lecteur va suivre ses progrès et ses reculs, ses envies et ses peurs qui s’accentuent, le tout rythmé par les couplets d’une comptine du XVIIIè très connue, comme un écho de ses déboires et de ses efforts pour revenir à la vie active. Clara peu à peu regarde les événements en face, et le lecteur s’investit à ses côtés, comprenant les rencontres, les ruptures, l’espoir qui revient peut à peu, les prises de conscience, les décisions.

Voici un livre très prenant, écrit d’une plume moderne, alerte, qui nous amène à reconnaître nombre de nos comportements, à les observer à travers le prisme que nous donnent les mots si justes de l’autrice. Un roman très actuel, très vrai et sensible, à lire absolument.

Une semaine de révélations

Le dernier ouvrage de Marie Sizun aux éditions Arléa

Marie Sizun nous offre un nouveau roman pour commencer l’année : La maison de Bretagne et il se lit d’un trait.

C’est l’histoire de Claire qui est enfin décidée à s’occuper du sort de cette maison de famille dans le Finistère, dont elle a confié depuis la mort de sa mère, la location estivale à un agent immobilier assez acariâtre. Alors, un dimanche d’octobre, après une énième remarque de celui-ci, elle prend la route si familière autrefois pour gagner l’Île Tudy, tout près de Quimper, déterminée à la vendre cette maison de Bretagne. À l’arrivée, tout est encalminé, elle gare sa voiture sur le parking qui borde la mer, constate qu’un des volets n’est pas fermé, peste contre l’agent immobilier, et pénètre dans la maison. Bien sûr celle-ci est inhabitée depuis l’été et si les souvenirs commencent à affluer, l’impression est négative et la décision de vendre s’impose absolument. Pourtant une découverte très désagréable va remettre en question l’organisation de cette semaine consacrée à quitter la maison de Bretagne.

Claire va devoir s’y installer vraiment, pour un temps indéfini et le passé revient. Peu à peu des souvenirs de son enfance s’intensifient, l’absence de son père, le comportement troublant de sa mère , l’énigme de sa soeur, la présence heureusement aimante de sa grand-mère. Tout se recompose au fil des jours de cette semaine si particulière, et Claire oscille de bouleversements en émotions, revisitant ses sentiments, analysant les faits qu’elle pensait bien connaître et qui éclairent peu à peu la part d’ombre qui taraude sa famille. Cette semaine agitée apportera des réponses aux questions qu’elle évitait depuis tant d’années. On se prend à aimer Claire comme une soeur, à nous questionner comme elle sur notre propre vécu, à repenser nos certitudes familiales.

Marie Sizun rythme son récit de magnifiques tableaux que son héroïne passionnée de peinture projette de réaliser. Elle nous fait voir les lumières qui défilent sur la mer de ce coin de Bretagne, au plus vrai d’une palette subtile de bleus, jaunes et gris dont les nuances chatoient sous les rais de soleil qui inondent la mer avant que la tempête ne gagne ce boulevard de l’Océan où le lecteur rêve de se promener lui aussi. C’est une lecture animée des embruns de ce paysage maritime qui se superpose aux états d’âme de Claire. Un moment de lecture vraiment privilégié.

2021 / Lectures de janvier

Commencer l’année par quelques uns des “Assassins sans visages” de Peter May aux éditions du Rouergue, puis partir en voyage à New York grâce aux promenades littéraires de Paolo Cognetti, poursuivre par un périple en Ukraine sur les traces de Tchernobyl, en dévorant l’incroyable thriller de Morgan Audic, et terminer le mois en Sibérie, en compagnie de cet ami Arménien si cher à Andreï Makine.

Voilà une année qui commence très fort.

Des pivoines, des iris, des violettes, … et une seule Rose

Un roman comme une promenade dans le Japon traditionnel, à Kyoto, loin des exagérations de la modernité, de la foule, du bruit, des lumières artificielles permanentes. Une promenade comme une quête de soi, un voyage à rebours, une découverte déroutante de la filiation. Une quête comme une tentative de faire la paix avec un passé confisqué.

Rose est venu dans la maison de son père, Haru, elle qui est la fille d’une française dépressive et de ce marchand d’art japonais très apprécié à Kyoto, qu’elle n’a jamais connu, pour rencontrer le notaire qui doit lui révéler les dernières volontés de son père. L’assistant de celui-ci a la charge de lui faire découvrir cette ville mythique au fil des temples et des jardins selon un itinéraire précis, élaboré pour l’amener à mieux pénétrer l’univers de Haru, prendre la mesure de ce qu’était la vie de cet homme qui lui est étranger.

Rose oscille entre colère, amertume, étonnement et curiosité. Elle, qui est botaniste, se laisse peu à peu séduire par les fleurs, différentes chaque jour, qui ornent sa chambre grâce aux soins de Sayoko, la gouvernante de son père. Les mots qu’ échangent les deux femmes sont mesurés, presque étiques, dans un anglais très simple qui les conduit à l’essentiel. Rose va découvrir au fil des jours de cette semaine avant la rencontre avec le notaire, une ville étonnante, dont les traditions permettent de se tenir en marge du temps ; et aussi mesurer qui elle est vraiment, confrontée aux réminiscences de son enfance et de sa jeunesse à l’aune de ses origines qu’elles soient françaises ou japonaises. Ses impressions, ses rébellions, ses émotions la bouleversent durant ce temps d’expectative où elle est contrainte à un parcours qui la confronte à l’évolution de ses sentiments profonds, elle qui depuis la mort de sa mère s’est réfugiée dans un état dépressif latent.

Muriel Barbery organise ainsi une lente et dense immersion dans un Japon à la fois traditionnel et contemporain, rythmant la métamorphose de Rose par des contes japonais des temps anciens où les végétaux jouent un rôle de révélateur. Son écriture est suave, présente intensément, imprégnée du vent, de la pluie, de la lumière, des fragrances des fleurs et des saveurs des mets que Rose goûtent au fil des jours. Un roman vraiment poétique, dont la musique résonnera longtemps.

Peter May, autrement …

J’ai découvert Peter May avec la trilogie écossaise, un pur moment de plaisir de lecture. J’ai d’ailleurs continué à lire les romans qui s’inscrivaient dans cette lignée, toujours avec plaisir. Ensuite je me suis immergée dans la série chinoise : une belle occasion de découvrir ce grand pays si inquiétant et déroutant. Il m’a fallu du temps pour revenir à une série de cet auteur qui se déroule dans notre pays, sans doute parce que je souhaitais encore voyager hors de nos frontières.

Voilà que je découvre aujourd’hui le dernier tome paru de la suite “Les assassins sans visages”. Bien sûr, c’est plus familier que cette Écosse lointaine des Hébrides ou Pékin et ses environs, mais le charme opère là encore.

Un alibi en béton semble conclure un pari un peu fou tenu par Enzo, un écossais installé à Toulouse, universitaire spécialiste des affaires criminelles, qui se charge d’élucider des affaires irrésolues compilées par son gendre dans un livre intitulé “Assassins sans visages”. Il s’agit cette fois de découvrir qui est le meurtrier de Lucie Martin, assassinée voilà plus de vingt ans et dont le cadavre a refait surface un jour de canicule. Un serial killer est soupçonné du fait du mode opératoire pratiqué dans ce crime, mais cela n’apparaît pas aussi simple pour Enzo. Son enquête va alors se compliquer lorsqu’il est victime d’une tentative de meurtre et qu’on s’en prend à sa famille. Les ramifications de sa propre histoire familiale se recoupent avec l’élucidation du meurtre de cette jeune fille. Il s’agit alors pour Enzo de courir plusieurs pistes à la fois tout en redoutant le pire pour sa propre famille.

Peter May nous guide dans les méandres de la vie privée de son enquêteur, confronté à sa vulnérabilité de père, contraint d’exercer sa sagacité non seulement sur le plan professionnel, mais sur celui de sa vie privée, avec tous les doutes et troubles que ce mélange détonnant peut occasionner. Scènes d’action, moments privilégiés de tendresse paternelle, rebondissements haletants, l’auteur nous offre un excellent moment de lecture avec en filigrane un décor provincial dont il sait parfaitement tiré parti. Un bon prétexte pour commencer à lire la série dans l’ordre :

Le Mort aux quatre tombeaux, Terreur dans les vignes, La Trace du sang, L’Île au rébus et Trois étoiles et un meurtre.

De dictature en dictature !

J’ai découvert dans la rentrée littéraire de septembre cette pépite publiée chez Stock (la Cosmopolite) : Aria (qui veut dire Iran) de Nazanine Hozar, traduit de l’anglais (Canada) par Marc Amfreville

Une histoire passionnante sur ce pays que nous ne connaissons souvent que par bribes, avec bien sûr des éléments historiques partiels comme la dynastie des Pahlavi, dont le dernier Shah, Mohammad Reza qui fut appuyé par les Américains, puis l’exil de l’Ayatollah Khomeini en France, ce dernier revenant en héros en Iran lors de la révolution islamique en 1979. Le roman de Nazanine Hozar couvre cette période trouble, rythmée par des manifestations et des émeutes, une absence totale de liberté d’expression en dépit de la modernisation quasi imposée par le Shah, sa répression violente et meurtrière des révoltes populaires contre sa tyrannie, qui marqua un point de non-retour et détermina l’instauration de la République Islamique. On observe ainsi la profusion de factions d’obédience différentes voire opposées : les laïques, les marxistes, les anarchistes, les libéraux et surtout les religieux.

Le talent de l’autrice se révèle dans le choix du fil rouge de cette fresque, l’histoire de Aria, un bébé retrouvé par Behrouz, un jeune militaire, dans un fossé par un jour de neige. Il va ramener chez lui cette petite fille et son épouse Zahra lui servira de mère. Nous allons ainsi suivre la vie de Aria de sa petite enfance jusqu’à sa maturité, de mère en mère, de la cruelle Zahra à la mystérieuse Mehri, en passant par la riche veuve Feresteh.

Au fil de ce parcours où le destin de Aria est intimement mêlé à celui de l’Iran, nous voyons se déliter les acquis de la modernisation, au profit de la radicalité de la Révolution Islamique. Nous vivons l’Histoire en marche au rythme de la vie de l’héroïne, qui apprend en grandissant à mieux comprendre les enjeux auxquels elle est confrontée.

L’autrice nous offre une galerie de personnages représentatifs de toutes les classes sociales de la société iranienne de cette période terrible, de 1953 à 1981, décrivant avec sensibilité et précision les différents courants de pensée, les modes de vie selon les quartiers, les risques encourus en fonction des opinions politiques, les cohabitations religieuses improbables parmi les habitants.

Voici un roman vraiment fascinant, passionnant, au rythme enlevé,  où nous nous attachons à cette indomptable héroïne qu’est Aria, vivant avec elle son épopée féministe durant l’avènement de la république islamique dont l’emprise s’avère terrifiante. 

Une famille ordinaire ! ?

Le Cantal, le Lot et Paris, la province et la capitale, l’histoire d’une famille où certains restent en région et d’autres « montent » à la capitale, où les différences s’exacerbent, où les secrets se superposent, se transmettent d’une génération l’autre, où les plaisirs ordinaires ont leur place tout comme les accidents de la vie.

Marie-Hélène Lafon excelle dans cette évocation de la vie de famille, grâce à une écriture à la fois précise et délicate, ramassée et ouvrant des perspectives étonnantes, offrant des images presque photographiques et poétiques à la fois. Les caractères des membres de cette famille sont ciselés au scalpel, l’allure, le comportement, la psychologie les rend extrêmement vivants pour le lecteur. Chacun de nous retrouve dans sa propre généalogie au moins un de ces personnages que raconte l’auteur, tant dans leur comportement que dans leur façon d’être.

Ce roman de famille s’articule en une succession de dates, où les générations s’entrecroisent, et le lecteur se prend au jeu de recomposer ce « puzzle » pour mieux en saisir les implications. L’histoire se déroule sur un siècle, qui connaîtra les deux guerres mondiales puis celle d’Algérie, et les bouleversements qui en découlent tant sur le plan politique bien sûr, que sur celui plus intime de l’évolution des mœurs et son effet au sein des familles.

Voici un texte à découvrir absolument, à lire et surtout à relire, presque aussitôt, pour s’en imprégner, car longtemps après la dernière page, cette « Histoire du fils » résonnera dans notre inconscient.  

Le parfum capiteux des roses est-il dangereux ?

J’ai découvert Carole Martinez grâce à son roman « Le cœur cousu », qui m’avait enthousiasmée. J’ai bien sûr continué à lire ce qu’elle nous proposait et cette année encore, je me suis dépêchée de découvrir son nouveau roman : « Les roses fauves ». Plaisir de retrouver cette coutume des « cœurs cousus » et de l’approfondir cette fois : dans ces cœurs que les femmes brodent à la fin de leur vie, elles déposent tous leurs secrets, écrits sur des petits morceaux de papier qu’elles y dissimulent. La tradition veut qu’elles les laissent à leur fille aînée, et que celle-ci fasse de même, sans que jamais ces cœurs ne soient ouverts pour en découvrir les secrets. Ce sont des cœurs interdits, avec toute la symbolique qu’ils recèlent.

Dans ce roman, Carole Martinez se met elle-même en scène. Elle s’installe, sur la fois d’une carte postale d’un petit village breton, dans une chambre chez l’habitant qu’elle va louer pour quelques mois afin de se consacrer à l’écriture de son prochain roman. Et là, dans ce village tout simple, elle va découvrir la postière, Lola, fascinante, intrigante. En effet, Lola possède dans son armoire toute une série de ces cœurs scellés, riches de l’histoire familiale, mais dont elle ne sait rien. La rencontre autour d’un dîner, de la romancière et de Lola va ouvrir les portes du merveilleux. S’en suit le télescopage entre la fiction et la réalité. Les frontières entre le conte et le réel sont ouvertes. Tous les événements qui ont marqué cette lignée de femmes qui a conduit à Lola, la route, le changement de pays, l’exil, les naissances en chemin, les rencontres forment une histoire puissante, sur fond de roses au parfum capiteux voire délétère.

C’est un roman où les jardins se révèlent des endroits féériques et maléfiques à la fois, où la sensualité féminine s’exalte dans le parfum de ces roses fauves, où surviennent des phénomènes surnaturels et pourtant ancrés dans le réel.  

Un formidable talent de conteuse chez Carole Martinez – « depuis toujours je débroussaille le monde en traduisant la vie en fables » – où elle s’invite dans le roman nous faisant ainsi découvrir les arcanes de l’écriture, de la littérature en marche. Un grand roman, un grand moment de lecture.

Les tribulations de Lisbeth

Lisbeth a 38 ans, elle est séparée de son petit ami depuis bientôt cinq ans, elle n’a pas de nouvel ami, elle n’a pas d’enfants mais elle a une maison dans un petit village suédois où tout le monde se connaît. C’est d’ailleurs bien là une des raisons pour lesquelles Lisbeth va devoir cumuler les stratagèmes pour se sortir de la situation inextricable dans laquelle elle se retrouve en ce mois de l’Avent.

Nous sommes en décembre, et les préparatifs des fêtes de Noël, si importantes en Suède, vont bon train, notamment dans l’établissement où Lisbeth enseigne différentes matières dont le sport. D’ailleurs, quand nous la rencontrons, elle vient d’être convoquée par la directrice, Margaretha, qui lui explique qu’on va lui réduire ses heures de cours, et par conséquent sa rémunération au profit d’un professeur de ski plus qualifié.

 Et là, tout s’accumule : dans sa jolie petite maison des travaux importants sont à envisager, son ex-petit ami refait surface, sa meilleure amie doit s’occuper de sa fille qui a des ennuis avec la maréchaussée, et pour couronner le tout sa sœur aînée, parfaite en tout, choisit d’accoucher de son quatrième enfant à domicile, au grand dam de leur parents !

Bien sûr cela est mené tambour battant, et les événements se succèdent à un rythme implacable, sur fond d’atmosphère noëlique savoureuse – brioches au safran, petit sablés et pain d’épice, vin chaud à la cannelle – mais les sentiments qui animent Lisbeth, nous les avons tous ressentis un jour : exaspération, découragement, jalousie, sensation d’injustice, impuissance. Grâce à cette histoire à l’humour très présent, nous prenons  fait et cause pour Lisbeth, nous réjouissons de ses décisions, espérons qu’elle réussira à se sortir de cette situation qui se complique à plaisir.

Maria Ernestam nous convie ici à une lecture décalée, réjouissante, où l’amitié, la famille, les petits arrangements avec la vérité, l’amour aussi, sont traités avec chaleur et drôlerie, pour notre plus grand plaisir.

Mes prochaines lectures en septembre

Trois nouveaux romans pour bien démarrer septembre. “Les garçons de l’amour” de Ghazi Rabihavi, un texte audacieux et pour la première fois disponible en français grâce à l’éditeur Serge Safran. Le dernier roman de Marie-Hélène Lafon dont je suis le travail depuis le début, et enfin le nouveau roman de Franck Bouysse dont j’ai tant aimé les précédents.

De quoi me régaler ce mois-ci encore. Bien sûr, des chroniques à venir, pour partager mes impressions sur ces trois livres.