Un jardin salvateur

Elle s’appelle Ève, sa mère c’est Ariane et sa grand-mère, Catherine. Trois femmes, trois approches différentes de la vie, et une relation étroite entre elles mais tellement chargée de non-dits, d’incompréhension. Pour lier le tout, une maison dans un petit village du Morvan, une maison et un jardin, laissé à l’abandon depuis le décès de l’aïeule.

Ève est une universitaire brillante, travailleuse certes mais tellement compétente, et sa raison de vivre est la perfection. Ses collègues l’admirent, la jalousent sans doute, ne la comprennent peut-être pas vraiment ; elle a une amie chère, une seule, depuis leurs études, et avec elle seulement Ève se laisse un peu aller. Pourtant, depuis quelques temps Ève ne se sent plus aussi performante, et ressent des douleurs physiques qu’elle ne s’explique pas, passagères mais très intenses, comme des coups de poignard qui la laisse pantelante, quasi absente d’elle-même. Elle ne se reconnaît plus ! Le jour où elle doit faire une conférence décisive pour sa carrière, un malaise foudroyant la terrasse et elle s’enfuit au vu et au su de tous les étudiants et collègues réunis pour l’écouter.

Ève mettra beaucoup de temps à accepter le diagnostic de dépression que lui assène son médecin. Elle finira, à la suite d’un très grave accident de voiture, par se réfugier dans la maison morvandelle de Catherine, sa grand-mère. Des jours, des semaines à vivre en ermite, à se terrer dans cette maison où peu à peu elle va se mettre à explorer les souvenirs de famille, à se laisser porter par les saisons, de cet hiver où la souffrance l’a anéantie jusqu’à l’été où tout revit. C’est le jardin qui renaît au sortir de l’hiver enneigé du Morvan qui va aider Ève à s’ouvrir de nouveau aux autres, petit à petit, lentement mais sûrement et cette immersion dans la nature pour l’universitaire citadine qu’elle était, va l’aider à se découvrir de nouveau vivante, autrement.

Marie Barthelet nous fait vivre un drame en quatre actes, où la psychologie des personnages s’accompagne d’une analyse très fine de leurs sentiments. De l’anéantissement professionnel de son héroïne jusqu’à son retour parmi les vivants, grâce à une écriture sensible, raffinée, précise où surgit quelque chose de Colette dans le foisonnement de ce jardin source de guérison, nous nous attachons vivement à cette histoire qui pourrait concerner nombre d’entre nous.

Un lointain voyage

Je viens seulement de lire ce roman de Jeanne Benameur, publié en janvier 2022 chez Actes Sud. Et là, un choc, une formidable rencontre, un texte qui m’a bouleversée, qui résonnera longtemps en moi, une envie irrépressible de le relire tout de suite, de souligner tant de phrases ! Rarement ressenti une telle sensation.

C’est l’histoire de Simon Lhumain, psychanalyste installé depuis longtemps, qui choisit de faire enfin une pause dans sa pratique. En effet, un matin ordinaire, il casse involontairement son bol fétiche du petit déjeuner, et c’est un peu l’effet papillon. Il s’aperçoit qu’il a toujours repoussé le moment d’aller à la rencontre de lui-même, lui qui aide quotidiennement les autres à s’écouter, se trouver. Il sait qu’il n’est plus suffisant désormais de rencontrer régulièrement une consoeur qui pourrait devenir une amie, de faire des parties d’échec avec son ami Hervé, d’aller nager dans l’océan qui borde la ville où il exerce, comme une habitude nécessaire pour se sentir en accord avec lui-même. Ce bol cassé est un déclencheur, qui conduit Simon a fouiller dans sa mémoire à la recherche des raisons de sa pratique analytique, à retrouver les notes prises sur une patiente qui avait mis fin à la cure sans coup férir, à traverser des jours dans une brume intellectuelle quasi délétère.

Alors, c’est décidé, il va partir, loin, ailleurs, tellement ailleurs, pour rompre avec tous ses repères, à la recherche de ce qu’il a occulté depuis tant d’années, cette rupture brutale du trio qu’il formait à l’adolescence et les conséquences qui s’en sont ensuivies. Ce sera le Japon, une autre civilisation, une autre langue, les îles tropicales de Yaeyama, très secrètes même là-bas. Un aller simple pour l’instant ! Et Simon s’installe chez Monsieur et Madame Itô, où il est accueilli avec une grande délicatesse et un profond respect de son besoin de discrétion. Une rencontre exceptionnelle qui va amener Simon à se découvrir vraiment, à accepter patiemment de travailler sur lui-même jusqu’à une liberté assumée.

Un roman fascinant où ces îles si étonnantes du Japon et Monsieur et Madame Itô apportent une passionnante expérience de lecture, où le lecteur accompagne pleinement Simon dans son approche de la complexité de son désir, où lire devient, pour nous lecteurs, une expérience personnelle de la découverte de soi.

Le Hall s’inquiète

Plus anglais que nature, ce Hall se comporte en vieux Lord, empreint d’habitudes immémoriales, un brin compassé, sensible au moindre changement d’humeur de ceux qui le traversent ou s’y installent pour une soirée parfaitement codifiée. Car le Hall est le personnage principal de ce roman de Alonso Quesada, auteur espagnol qui a presque toujours vécu sur l’île de Grande Canarie. Et “Les Inquiétudes du Hall” est sous-titré Roman sur les Anglais aux Canaries à l’époque de l’empire colonial britannique.

D’une île l’autre, de nombreux Anglais des classes aisées, à l’époque coloniale, ont pris l’habitude de se ressourcer aux Canaries, séjournant dans des hôtels dont les halls se ressemblent tous, emportant partout avec eux leurs us et coutumes, « L’âme du colon anglais est un Hall en miniature ». Le Hall est un filtre apprécié, protégeant leur mode de vie, tenant à distance les mœurs étrangères assurément trop excentriques.

Oui le Hall est le personnage principal de ce roman, féru de flegme britannique, gardien de la bonne conduite en société, réprouvant les excès en tous genres, ce qui donne lieu à de savoureuses pages sur les attitudes de ses hôtes. Il abrite le séjour de deux jeunes gens, tous deux poitrinaires, venus tenter de retrouver la santé au Grand Hôtel. George et Oliva vont se rencontrer dans le Hall, et même danser ensemble, ce qui augure d’une belle histoire d’amour, momentanément retardée par l’obligation pour eux de s’aliter pour un temps. Tandis que leur histoire nous offre des pages émouvantes, Alonso Quesada nous donne aussi à savourer un humour qui se fait piquant, épinglant avec bonheur les travers des uns et des autres, qu’ils soient Anglais, Espagnols ou Français. Un contrepoint délicieux à l’histoire tragique du jeune couple.

Lire ce roman est un plaisir suave, où l’approche poétique de la nature de la Grande Canarie le dispute à une analyse pénétrante de la bonne société britannique en villégiature à l’étranger. Un roman plein d’humour et d’émotion, dont la langue est à la fois acerbe et suave comme un bonbon anglais.

Littérairement vôtre N°1

Un grand moment pour moi, la première émission de “Littérairement vôtre” produite par l’association FEDERATE et réalisée par le technicien de la société rennaise TV WONDER : en cliquant sur le lien Youtube suivant, vous pourrez suivre mon entretien avec l’autrice Anne Delaflotte Mehdevi, qui m’a fait l’honneur de me consacrer une heure de son temps.

voici le lien :

Humour anglais

Petite pépite découverte chez La Salicorne et le Rhinocéros, “Le Pré de la Chèvre” est une délicieuse nouvelle de Théodore Francis Powys, traduite par Patrick Reumaux et illustrée par Gwenda Morgan, publiée chez Le Bruit du Temps.

C’est l’histoire de Mr. Nutty, un aimable commerçant en articles de sport, qui fait la rencontre d’une charmante jeune fille dont il s’éprend et l’épouse. Malheureusement, Mr. Nutty va perdre sa femme du fait d’un banal accident dont l’instrument fut un cadeau que Mr. Nutty avait offert à son beau-père. Mr. Nutty en concevra une certitude absolue : le don d’un cadeau porte malheur, sauf s’il s’agit d’un don de Dieu!

Dans cette petite ville qu’est Le Pré de la Chèvre demeure un mauvais garçon, Jimmy Bower, dont la seule préoccupation est de gagner de l’argent sans rien faire. Rien de commun donc avec Mr. Nutty, ce nouveau veuf bien éloigné de toute mauvaise pensée. Et pourtant …

Par l’entremise de la jeune et jolie Jenny Honeybun, qui fait courir un grave danger moral et addictif à tous ceux qui portent soutane dans le Comté, Jimmy parviendra peut-être à circonscrire avec profit l’indifférence de Mr. Nutty.

Cette nouvelle est un petit bijou d’humour, qui vous offrira un moment d’évasion dans la campagne anglaise au printemps, assorti d’une étude malicieuse sur la valeur d’un cadeau.

Une librairie de qualité

Samedi, grâce à mon amie Claude, la libraire de Lectures Vagabondes à L’offre, j’ai découvert un café-librairie formidable dans un petit village, Huisnes-sur-Mer dans la Manche. Cécile, la libraire est charmante et enthousiaste passionnée. Un lieu à fréquenter absolument et assidûment, où j’ai pu faire provision de ” pépites”.

Insupportable guerre

Comenius, philosophe et pédagogue tchèque.

Dans son nouveau livre, ” Un regard bleu”, Lenka Horñáková-Civade met en scène la rencontre à Amsterdam entre Rembrandt et Comenius, le pédagogue tchèque. Voici un extrait complètement d’actualité des propos de Comenius sur la guerre :

« Il (Comenius) conte la guerre des larmes, du sang, celle qui fait le miel de la peste en rentrant à sa suite dans nos villes. Il décrit les champs de bataille que le sang abreuve plus que la pluie. Il parle des armées composées de pauvres bougres qui ne sont pas de vrais soldats, mais des paysans ou des gars venant des quartiers pauvres des villes, tout fraîchement recrutés. Il nous les dépeint maladroits mais hargneux au maniement des armes, il nous les décrit blessés et infirmes. Il révèle les tractations secrètes et les vains pourparlers, les alliances éphémères, d’autres inattendues, les malheurs des uns et les espoirs des autres. Il ne parle jamais des victoires.

Il présente la guerre des orphelins, des fous, de ceux qui changent de camp plusieurs fois entre le lever et le coucher du soleil, de ceux qui violent et qui tuent pour le plaisir ou pour quelques miettes au parfum sordide pour mourir le visage dans la boue. Il ne nomme jamais les vainqueurs.

Il fait sonner les cloches des églises et des beffrois, entendre les chants funèbres des veuves et des mères esseulées, des vieillards hurlant leur solitude et leur misère. Il ne dit jamais la joie.

Il décrit les villes saccagées, les bourgs disparus, les champs sans labour, en friche et devenus stériles, il décrit les récoltes brûlées, les animaux décimés, les églises et temples profanés, les croix brisées et les autels souillés. Il n’évoque jamais la beauté.

Il rapporte ce qui circule entre les peuples : injures, reproches, méfiance, haine et vaines prières. Il ne dit pas l’espoir.”

Nonobstant la guerre, solidarité en poésie

l’automne commence par un détail insignifiant

Ella Yevtushenko, traduit d’après le texte anglais de  Yury Zavadsky

l’automne commence par un détail insignifiant : des clés oubliées dans une autre ville, les pièces d’argent de la toux dans la gorge, une tasse de thé turc,

des pièces de monnaie en cuivre, de l’eau dans la batterie,

la grêle,

Je ne l’ai pas senti, et il est déjà là, un chat errant se blottissant, se frottant les pattes

laissant sur les jeans des feuilles fanées

ce n’est que par une nuit aussi pluvieuse qu’on peut frapper à la porte du balcon, ce n’est que par une nuit aussi pluvieuse qu’on peut l’ouvrir

mais ce qui se dresse derrière dépendra du cinglé  endormi pendant sa garde sous la fenêtre, ou des pins qui déchirent l’ourlet des nuages.

et de la foudre répétant le motif des veines sur vos tempes.

l’automne commence par quelque chose d’enfantin —cela  frappe à la porte et s’enfuit ; Je veux lire au lit toute la journée; tu es enveloppé comme une momie, une humide gaze de brume —

et cela continue avec quelque chose d’ancien : cela  ne boit pas d’alcool, un diamant de froid palpite dans ses genoux

et ainsi de suite — à chaque fois — et à chaque fois c’est le premier sujet de conversation

comme s’il n’y avait rien de plus important que cet automne, mouillé comme un matin sous une croûte prématurément arrachée

cela vole le temps des conversations de travail, intercepte une vague de commérages, se couche avec un chat errant sur le balcon, où des tas de secrets auraient dû s’assembler.

l’automne nous pousse à la cuisine pour allumer la bouilloire

l’automne commence par un détail insignifiant, mais grandit rapidement comme les enfants des autres

un peu d’hiver sortira de son ventre froid, la neige couvrira nos êtres momifiés, figés en un demi-mot

puis plus personne ne frappera à la fenêtre du balcon au cœur de la nuit

et puis il y a le risque général de cesser d’exister pendant un certain temps

Née en 1996, à Kiev, Ella Yevtushenko est une poète, traductrice et musicienne ukrainienne. 
Elle traduit de la poésie, des romans et des essais du français et de l’anglais.
Elle dirige depuis mars 2019 sur la chaîne telegram une émission sur la traduction, « Ella au pays des mots ». 
Elle a publié un premier recueil acclamé, Lichtung, et a remporté plusieurs concours de poésie en Ukraine.

Source : Poésie & Mondes poétiques – Recours au Poème

Nonobstant la guerre, toujours la poésie …

Une des autrices invitées au salon LIR’À DOL vient de faire paraître pour ce mois de mars si âprement marqué par la guerre, un merveilleux recueil chez Notabilia ; Gaëlle Josse publie “et recoudre le soleil” et je vous propose aujourd’hui de découvrir un de ses poèmes.

je n’écris rien d’autre que

ce qui vient se poser dans ce carnet

encombré de dessins maladroits

de listes de courses

de numéros de téléphone de prénoms

de choses importantes oubliées

je n’écris rien d’autre que

les houles qui me traversent

que les envols qui me saisissent m’emportent

que le souvenir d’un café partagé un jour de pluie

un jour où tout tremble

je n’écris rien d’autre

qu’un peu d’incertitude

et le souvenir de

quelques éclats de douceur

recueillis sur des visages inconnus

Une jeunesse rennaise

L’histoire d’une génération à travers le récit autobiographique de Didier Lahais, écrivain rennais né en 1958, voilà le thème de son dernier livre, « L’enfance est un été qui attend », publié aux éditions Les Venelles, toute jeune maison d’édition rennaise.

Après avoir publié plusieurs romans et récits dont certains sur ses origines familiales, Didier Lahais revient à cette période fondatrice qu’est l’enfance pour évoquer ce moment de l’existence où l’ancrage familial aide à forger ses propres convictions.

Durant son enfance, l’auteur a beaucoup entendu parler de la guerre, la deuxième guerre mondiale qui était un sujet de discussion quasi quotidien, un moyen d’éducation aussi avec les « si tu avais connu la guerre ! », une référence en tout cas, où se retrouvaient grands-parents et parents, eux qui en avaient connu deux, plus des « événements » qu’on n’appelait pas encore une guerre !  C’était aussi le temps de la paix retrouvée, du progrès social, même s’il n’était pas équitablement réparti. C’était encore le temps de valeurs d’une autre époque, avec la difficulté pour les femmes d’accéder à l’autonomie, la rigueur de l’éducation qui bridait la jeunesse au point qu’elle choisît de tout exploser en 1968, entraînant politiques et ouvriers à sa suite, pour que tout un pays se métamorphose.

Didier Lahais nous raconte cette France des années 60 et 70, au travers du prisme de sa vie familiale, de sa jeunesse rennaise, qui voit arriver une autre époque plus moderne, bouleversante, enthousiasmante aussi. Il évoque son attirance pour la culture et la politique, qui trouve ses origines dans le choc des cultures entre le monde des employés, le monde de ses parents, et celui qui est en train d’éclore, où cohabitent des révoltes, des révolutions, une mondialisation galopante, le tout sur fond de lectures, de musiques nouvelles et d’engagement politique.