Écologie, chamanisme et esprit des lieux

Une fois encore Wilfried N’Sondé sait nous transporter sur les mers et les continents. De l’Afrique à la Russie, et plus précisément de Mbanza-Congo située au nord de l’Angola jusqu’à l’ouest de la péninsule de Yamal, nous parcourons ces terres aux richesses archéologiques souvent insoupçonnées et toujours en danger du fait de projets industriels démentiels, de ceux qui les mettent en avant, au détriment de l’équilibre de la nature, de sa protection et des révélations qu’elle peut apporter sur les us et coutumes millénaires.

Le personnage central, Noum, est un chaman de la tribu des Nenets qui vit au-delà du cercle polaire, après avoir quitté depuis bien des années son statut de pilote d’hélicoptère dans l’Armée rouge. Son neveu Micha n’a jamais compris ce refus total de la civilisation moderne à laquelle lui aspire plus que tout. Micha est fasciné par la richesse et le confort qu’elle lui conférerait, ce qui l’a conduit à devenir l’homme de main d’un mafieux russe particulièrement brutal et sans scrupules, Sergueï. Celui-ci est obnubilé par la signature d’un fantastique contrat pour la construction d’un complexe gazier situé justement sur le territoire que défend Noum !

Le chaman trouve, à l’occasion d’un glissement de terrain, libérée du permafrost et donc en danger, la sépulture d’une reine à la peau noire, et cette découverte l’enthousiasme tellement qu’il désire ardemment mettre tout en oeuvre pour la protéger des exactions mafieuses. Il fait alors appel à Laurent, un scientifique français rencontré l’année précédente lors de fouilles qui lui avaient permis de conclure que l’écosystème du territoire de Noum était intact. Laurent, quant à lui, voit là une opportunité de sortir du marasme dans lequel une rupture amoureuse et une disgrâce scientifique l’ont plongé. Il va alors recruter deux anciens collaborateurs : une jeune-femme germano-japonaise, spécialisée en médecine légale et un jeune anthropologue d’origine congolaise.

Une course contre la montre s’engage alors, et Laurent et ses deux collaborateurs vont devoir monter une expédition archéologique sans grands moyens pour investiguer dans cette zone très rude de la péninsule de Yamal tout en évitant toute publicité qui pourrait alerter le mafieux russe et son espion nenets. L’auteur nous fait rebondir d’un chapitre à l’autre suivant les préoccupations de chacun des protagonistes, nous offrant une analyse psychologique des plus fouillées, et nous découvrons ainsi les arcanes du chamanisme, la transmission des savoirs par la communication entre monde visible et invisible, la nécessaire préservation du vivant et de la nature, la mise en cause de la vénalité humaine sous le fallacieux désir de progrès.

Un superbe roman mené tambour battant, où les personnages tour à tour nous séduisent, nous révulsent, nous étonnent, nous dérangent, nous emmènent dans des réflexions personnelles d’une actualité prégnante. Il faut lire ce roman palpitant, engagé, nécessaire.

Une autre peste !

Ma belle-fille, qui est Russe et adore Ludmilla Oulitskaïa, m’a offert ce petit livre publié au printemps 2021, comme un rappel des conséquences d’une épidémie galopante, en cette période détestable que nous subissons depuis plus d’une année maintenant.

Ludmila Oulitskaïa a publié ce texte en 1988, un scénario indique-t-elle sous le titre, magistralement traduit par Sophie Benech. Le rythme est enlevé, ne s’encombre pas de longues descriptions, mais se présente plutôt comme un synopsis évoquant l’intrigue, les personnages, le contexte historique et géographique, les dialogues, le tout rédigé au présent avec ce que cela représente d’actualité et de réalité. En effet, ce livre raconte une histoire vraie qui s’est déroulée en URSS, à Moscou en 1939. L’autrice indique d’ailleurs dans sa postface que le parallèle entre ces arrestations massives de la période stalinienne et la prise en charge de cette épidémie, avec ce que cela peut comporter de terreur, d’incompréhension, de questionnement.

Nous sommes en 1939, et le biologiste Rudolf Ivanovitch Mayer, qui travaille sur une souche très virulente de la peste, est convoqué à Moscou pour présenter l’avancement de ses recherches devant l’Académie. Bien sûr, il n’est pas question de refuser dans cette Union Soviétique encore sous le coup de la Grande Terreur des purges staliniennes et le NKVD (la police politique) fait toujours trembler.

Il s’avère que Rudolf Mayer, après avoir présenté son travail aux autorités, se retrouve malade à l’hôtel Moskva, et son état se dégrade très rapidement. Un médecin appelé à son chevet le fait hospitaliser d’urgence et très vite Sorine, le médecin qui le reçoit à l’hôpital Catherine le place à l’isolement. L’interrogatoire du patient l’amène à penser que celui-ci a été contaminé par la bactérie de la peste pulmonaire, qui est hautement contagieuse et entraîne la mort dans un délai très court.

Alors la machinerie soviétique se met en route, crise sanitaire, quarantaine instaurée de toute urgence, port du masque et de combinaison de protection obligatoire, interrogatoire du patient pour pister les cas contacts, isolement obligatoire, enlèvement des contaminés à leur domicile, …

Et dans l’URSS de 1939, la Sécurité Nationale est avisée en même temps le Commissariat à la santé. Il s’agit de retrouver tous ceux qui auraient pu être contaminés par Rudolf Mayer, y compris les membres de la commission devant lesquels le biologiste a présenté ses recherches. Ludmila Oulitskaïa va ainsi nous emmener à la rencontre des différentes personnes a priori contaminées, qui sont immédiatement prises en charge par une équipe du NKVD, emmenées à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit, sans explication aucune, et enfermées dans un hôpital réquisitionné pour cela.

Ces descentes de police , de jour comme de nuit, rapides, efficaces, sont le reflet de la prise en charge de l’épidémie par un régime totalitaire qui ne s’embarrasse ni d’explications ni de courtoisie. Les réactions des différents personnages, au demeurant très disparates, qui ont côtoyé le biologiste que ce soit dans le train, à l’hôtel, devant la commission sont aussi diverses que leurs fonctions dans la société. Et l’on apprécie l’humour et la connaissance de la société soviétique de l’autrice qui résonne en écho avec le contexte mondial actuel de la pandémie et de son traitement qui varie selon les types de gouvernement.

Un plaisir de lecture dans une traduction enlevée qui fait la part belle au talent de Ludmilla Oulitskaïa.

Un hommage vibrant

Une bien jolie couverture pour ce nouveau texte de Mérédith Le Dez à paraître aux éditions Philippe Rey le 2 septembre prochain. J’ai eu le privilège que l’autrice me l’adresse directement, dédicacé, au nom de notre profonde amitié. Bien sûr, je l’ai lu toutes affaires cessantes. Et j’ai été bouleversée.

Ce récit consacré au libraire Jacques Allano, de la librairie “Le Pain des rêves” sise à Saint-Brieuc, qui s’est suicidé le 16 mai 2020, est un immense hommage à ce libraire “de haute lignée”. Mérédith et lui ont tenu sa librairie quelques mois, ensemble, unis par l’amour de la littérature au plus haut niveau et par la défense de la librairie indépendante. La brutale disparition de ce libraire de grand talent a laissé l’autrice bouleversée, effondrée, anéantie. Tant d’espoir et de projets les occupaient Jacques et elle pour faire vivre cette mythique librairie, offrir des animations de qualité, des moments de lecture et d’échange, allant tellement plus loin que de simples dédicaces. Bien d’autres idées germaient au fil des jours partagés au service des livres, dans le désir et l’enthousiasme d’offrir à leur fidèles clients des découvertes qui les avaient subjugués.

L’ex-libraire que je suis, plus intensément peut-être, aime l’éloge de ce confrère trop tôt disparu, son approche de la littérature, son désir de partager, sa culture encyclopédique. Je comprends le chagrin de Mérédith devant la disparition de cet ami cher, l’impossibilité de continuer son travail de libraire qui lui plaisait tant en une telle compagnie, sa douleur aussi devant le geste terrible du suicide. Alors pour juguler cette peine, elle a choisi de lui écrire jour après jour ses lettres à Jacques, précédées chacune de citations extraites de livres parus durant cette année où elle a exercé la belle profession de libraire.

J’ai lu ce livre comme un hommage bouleversant à un libraire, aux libraires, à la littérature, comme une longue promenade dans les pas de cet homme remarquable lorsqu’il arpentait la ville qu’il avait faite sienne. Les circonstances qui ont précédé son geste (confinement, fermeture des librairies déclarées non essentielles) l’ont renvoyé à des fragilités très intimes, qui ont été plus fortes que la raison d’être qu’était sa librairie.

L’écriture de Mérédith est sensible, pudique, émouvante, empreinte d’une sincérité immense, et son amour des livres, de l’édition, du monde de la librairie porte le lecteur en lisant ce récit poignant et galvanisant à la fois.

La vie d’Albertine

Le titre de ce nouveau roman d’Isabelle Minière est tout un programme ! Enigmatique, il invite à découvrir qui est le personnage de cette histoire. Déjà dans un précédent roman, Isabelle Minière m’avait intriguée avec un titre tout aussi étonnant, « Je suis né laid », et je n’avais pas été déçue.

Cette fois encore, je me suis laissé emporter par l’histoire de la vie d’Albertine. En effet, c’est elle qui raconte et ce qu’elle raconte remue, bouleverse, indigne, le lecteur. Depuis son plus jeune âge, Albertine est victime d’une mère bourreau, qu’elle appelle en secret « la sorcière ». Coups, brimades, insultes et privations sont le quotidien de la petite fille, puis de l’adolescente. Celle-ci réussit quand même à surmonter ce quotidien de violence, se faisant peu à peu deux amis au collège puis au lycée. Mais c’est surtout grâce à sa faculté inépuisable de romancer sa vie qu’Albertine supporte toutes ses souffrances. Elle note tout dans un carnet en attendant de pouvoir tenir la promesse qu’elle s’est faite, raconter cette longue épreuve de la vie avec « la sorcière ».

La semaine qui suit sa majorité, sa mère la met à la porte avec pour seul viatique le nom et l’adresse de son père. Alors Albertine se lance dans l’inconnu. Qui est cet homme dont sa mère ne lui a que très peu parlé, et seulement pour le charger de tous les maux qui l’accablent ? Comment va-t-il l’accueillir ? Quel va être son avenir ? Passées la stupeur et l’indignation qui envahissent le lecteur dans la première partie du livre, il s’agit d’accompagner Albertine dans la découverte de son père, et vivre à ses côtés des moments de surprise, de doute, d’espoir.

L’écriture d’Isabelle Minière est alerte, efficace, sensible, à hauteur de l’enfance d’Albertine puis de sa jeunesse. La candeur le dispute à la désillusion, puis l’espoir se bat contre l’appréhension et l’autrice excelle à nous faire ressentir tous ces sentiments qui bouleversent son héroïne. Une histoire étonnante, bouleversante, qui ne se perd pas dans le pathos comme dirait Albertine !  

Vermeer en Irlande

Patricia Dolan est une américaine, historienne de l’art qui vit et travaille à New York dans un musée, la Frick collection. Patricia, à la veille de la quarantaine, vit de manière très retirée, absorbée par son travail, sorte de lente et terne abstraction après les événements qui ont bouleversé sa vie. Elle est issue de la diaspora irlandaise par son père, Pete, officier de police en retraite, qui ne se met en colère que lorsque quelqu’un évoque devant lui la question des Anglais en Irlande.

Quand nous découvrons Patricia, elle est installée sommairement en Irlande, dans une petite maison sans confort, seule, dans une veille permanente d’un tableau de Vermeer, La jeune femme au luth, avec lequel elle entretient un rapport passionné. La peinture des Hollandais du XVIIème est une passion pour Patricia. Elle commence dans ce cottage isolé un journal où elle livre son histoire et en particulier comment elle a rencontré de façon inopinée un jeune Irlandais, Mickaël, plus jeune qu’elle certes, mais diablement attirant. Ils seraient cousins lui a-t-il dit. S’en est suivi une liaison qui a bouleversé la vie de Patricia, la ramenant à une vie riche en émotions !

Pourquoi est-elle en Irlande avec ce tableau dérobé à la couronne britannique ? Quel a été le rôle de Mickaël, dit Mickey, dans ce vol d’envergure ? Qui est d’ailleurs vraiment Mickey ? Une intrigue savamment construite qui fait la part belle à l’histoire de l’Irlande et de ses rapports avec l’Angleterre, tout en évoquant la peinture avec une grande sensibilité. Katharine Weber, merveilleusement traduite par Moea Durieux, nous emmène sans coup férir jusqu’au dénouement de ce thriller émouvant et tout en finesse, avec un sens aigu du suspense.

Ps :La superbe couverture de ce très bon roman est le fruit du talent de Sandrine Duvillier.

Asile secret

” Le nageur d’Aral ” de Louis Grall aux éditions La manufacture de Livres

Un très beau texte que ce court roman de Louis Grall. Un conte au message si important à notre époque endeuillée de suspicion, de rancœurs, de conflits. Le droit d’asile ou comment accueillir l’autre dans sa différence, avec respect, empathie et confiance.

C’est au monastère de Landévennec, petite commune de la presqu’île de Crozon, située à l’embouchure de l’Aulne dans la rade de Brest, que se réfugie un étranger au début des années soixante. Le narrateur de cette histoire, fasciné depuis l’enfance par le mystère de la vie monastique, est contacté par l’un des frères, cinquante ans après, pour écrire la vie de ce réfugié. En effet, l’homme s’est noyé à soixante-dix-sept ans lors d’une plongée, et la communauté monastique qui l’avait recueillie ressent le devoir de faire connaître sa vérité.

La langue de ce roman est poétique et âpre à la fois, comme peut l’être la lande bretonne ; puissants et sensibles sont les mots qui racontent la force de la mer qui a vu cet homme venu de si loin s’échouer sur les rives du Finistère. Une vie à la fois étonnante dans ses origines, et simple, et vraie qui captive le lecteur et l’amène à réfléchir à cette transgression imposée par le droit d’asile, véritable combat entre la loi de la raison et celle du cœur.

Catharsis

Ce nouveau roman de Tiffany Tavernier je l’ai lu d’une traite, commencé le soir et terminé le lendemain matin. Un roman d’une puissance formidable, qui m’a entraînée dans un questionnement sur la force de l’amitié, la capacité à se protéger en occultant ce que l’on ne souhaite pas essayer de comprendre, la culpabilité qui s’en suit, l’impératif besoin de comprendre. La question qui sous-tend ce roman : pourquoi ? Pourquoi Thierry n’a-t-il rien vu, rien pressenti, rien compris ?

Un samedi comme les autres, Thierry se réveille avec l’envie d’arpenter les rives de l’Aune, de profiter du beau temps, de repérer les insectes qui le passionnent. Quand il ouvre la porte, il est abasourdi : voitures de polices, policiers armés qui assiègent la maison de son voisin Guy. De son ami en fait, car Thierry et Guy sont amis depuis plusieurs années. Et les deux couples se fréquentent, se reçoivent, s’entraident et passent de si bons moments ensemble.

Mais Thierry doit se rendre à l’évidence, Guy n’est pas celui qu’il croyait, tant s’en faut. Devant la monstruosité des actes commis par son voisin, Thierry est dévasté. Il perd tous ses repères, ne sait plus comment faire face au quotidien gravement bouleversé par les découvertes terribles auxquelles ils sont confrontés sa femme et lui. Sa vie paisible et son amour profond pour sa femme qui le protégeaient de blessures d’enfance s’effondre brutalement ; lui qui se satisfaisait des journées à l’usine et des fins de semaine à construire leur maison,  ne fréquentant guère que son voisin, se voit confronté à sa propre solitude.

Tiffany Tavernier nous guide dans la quête abyssale de Thierry qui doit cette fois faire face à ses doutes, sa colère, sa culpabilité, sa peur de l’abandon. Qu’est-ce qui fait éclater les familles ? qu’est-ce qui justifie que l’on s’enferme dans un amour que l’autre peut vivre comme une prison ? qu’est-ce que cette amitié trahie par l’impensable, révèle de soi ? Autant de questions qui taraudent Thierry et nous laisse haletants, au rythme d’un roman écrit avec maestria.

Quel roman, quelle écriture, quel contraste entre les situations, quelle sensibilité dans l’étude de la psyché de Thierry, quelle justesse dans l’analyse des sentiments humains ! Voici un roman qui m’a profondément touchée, emportée, bouleversée. Merci Tiffany Tavernier.

La beauté et l’invisible

Marie-Hélène Prouteau nous propose cette fois une passionnante biographie de Madeleine Bernard, la sœur du peintre Émile Bernard.

Tout au long de l’histoire de Madeleine nous sommes plongés dans cet univers sensible et innovant de la peinture de cette fin du XIXème siècle. Nous rencontrons ainsi, grâce à Madeleine et l’affection si profonde, quasi gémellaire qu’elle porte à son frère, des peintres célèbres maintenant tels que Gauguin, Pissaro, Seurat, Van Gogh, Toulouse-Lautrec, Signac, Cézanne …, qu’Émile aura fréquenté ou admiré.

Madeleine est cultivée, grande lectrice, musicienne aussi, elle joue du piano avec virtuosité. Elle voue à son frère si sensible une admiration immense, consciente très tôt de son talent, lui qui dessine tout le temps et n’en fait qu’à sa tête. Elle sera son premier modèle et l’accompagnera dans sa quête d’une manière de peindre qui lui corresponde, lui qui rêve de bousculer les codes pour se réaliser vraiment.

Nous allons suivre alors la vie si brève de Madeleine, au sein de cette famille chavirée par les disputes parentales, la dépression chronique de la mère, les déménagements fréquents qui bouleverseront les repères. Chaque chapitre de ce récit très documenté est introduit par un extrait de correspondance, notamment celle abondante de la jeune fille, révélant une langue d’une réelle beauté, traduisant ses inquiétudes pour son frère, ses interrogations, son désir profond de s’affranchir de la tutelle familiale. Non seulement elle aspire à la liberté, mais elle est très sensible à une vie spirituelle intense, s’intéressant à la théosophie, se préoccupant de l’invisible.  

Cette biographie passionnante, au style lumineux et alerte, emporte le lecteur dans le tourbillon de ce XIXème siècle finissant, où la création peut se trouver engluée de contraintes sociales, empêchée de soucis financiers tout en foisonnant d’innovation, d’échanges passionnés sur la peinture auxquels la jeune Madeleine prend une part vivante, jusqu’à ce qu’un événement déterminant l’amène à s’enfuir loin des siens.

Du Nord de la France jusqu’à Genève, en passant par la Bretagne puis l’Angleterre, en si peu d’années, Madeleine a connu bien des milieux et ambiances qu’elle évoque dans ses lettres et que Marie-Hélène Prouteau rend ô combien vivantes, grâce à une écriture romanesque et élégante.

Parce qu’il faut continuer

Ce nouveau roman de Gaëlle Josse nous convie toutes et tous, aux côtés de son héroïne, Clara, à une introspection bienveillante, extrêmement salutaire.

C’est l’histoire d’un burn-out, ce mot à la mode qui traduit l’incapacité soudaine de continuer à travailler. Mais c’est bien au-delà, l’histoire d’une jeune femme, Clara, cadre dans le domaine des assurances, bien installée dans la vie qui se trouve confrontée à l’impuissance, à l’incapacité de vivre comme avant, arrêtée net sans comprendre pourquoi. Un matin elle s’apprête à commencer sa journée de travail, elle monte dans sa voiture et tourne en vain la clef de contact, la voiture ne démarre pas ! Tout le monde a connu ces instants très agaçants où les gestes les plus normaux dérapent. Mais là, c’est la panique qui envahit Clara, elle est incapable de réagir, d’appeler quelqu’un pour l’aider ; elle remonte comme une automate dans son appartement, seule réaction dont elle est capable et là elle s’effondre.

Ce roman va raconter comment Clara va comprendre qu’elle est en burn-out, comment elle va accepter d’aller consulter et reconnaître qu’elle vit une dépression très profonde. Elle va devoir travailler sur elle-même et tout au long de ce livre, de petit pas en petit pas vers la guérison, le lecteur va suivre ses progrès et ses reculs, ses envies et ses peurs qui s’accentuent, le tout rythmé par les couplets d’une comptine du XVIIIè très connue, comme un écho de ses déboires et de ses efforts pour revenir à la vie active. Clara peu à peu regarde les événements en face, et le lecteur s’investit à ses côtés, comprenant les rencontres, les ruptures, l’espoir qui revient peut à peu, les prises de conscience, les décisions.

Voici un livre très prenant, écrit d’une plume moderne, alerte, qui nous amène à reconnaître nombre de nos comportements, à les observer à travers le prisme que nous donnent les mots si justes de l’autrice. Un roman très actuel, très vrai et sensible, à lire absolument.

Une semaine de révélations

Le dernier ouvrage de Marie Sizun aux éditions Arléa

Marie Sizun nous offre un nouveau roman pour commencer l’année : La maison de Bretagne et il se lit d’un trait.

C’est l’histoire de Claire qui est enfin décidée à s’occuper du sort de cette maison de famille dans le Finistère, dont elle a confié depuis la mort de sa mère, la location estivale à un agent immobilier assez acariâtre. Alors, un dimanche d’octobre, après une énième remarque de celui-ci, elle prend la route si familière autrefois pour gagner l’Île Tudy, tout près de Quimper, déterminée à la vendre cette maison de Bretagne. À l’arrivée, tout est encalminé, elle gare sa voiture sur le parking qui borde la mer, constate qu’un des volets n’est pas fermé, peste contre l’agent immobilier, et pénètre dans la maison. Bien sûr celle-ci est inhabitée depuis l’été et si les souvenirs commencent à affluer, l’impression est négative et la décision de vendre s’impose absolument. Pourtant une découverte très désagréable va remettre en question l’organisation de cette semaine consacrée à quitter la maison de Bretagne.

Claire va devoir s’y installer vraiment, pour un temps indéfini et le passé revient. Peu à peu des souvenirs de son enfance s’intensifient, l’absence de son père, le comportement troublant de sa mère , l’énigme de sa soeur, la présence heureusement aimante de sa grand-mère. Tout se recompose au fil des jours de cette semaine si particulière, et Claire oscille de bouleversements en émotions, revisitant ses sentiments, analysant les faits qu’elle pensait bien connaître et qui éclairent peu à peu la part d’ombre qui taraude sa famille. Cette semaine agitée apportera des réponses aux questions qu’elle évitait depuis tant d’années. On se prend à aimer Claire comme une soeur, à nous questionner comme elle sur notre propre vécu, à repenser nos certitudes familiales.

Marie Sizun rythme son récit de magnifiques tableaux que son héroïne passionnée de peinture projette de réaliser. Elle nous fait voir les lumières qui défilent sur la mer de ce coin de Bretagne, au plus vrai d’une palette subtile de bleus, jaunes et gris dont les nuances chatoient sous les rais de soleil qui inondent la mer avant que la tempête ne gagne ce boulevard de l’Océan où le lecteur rêve de se promener lui aussi. C’est une lecture animée des embruns de ce paysage maritime qui se superpose aux états d’âme de Claire. Un moment de lecture vraiment privilégié.