De beaux moments de lecture en juillet

cvt vilnius paris londres     Un immense roman de près de 700 pages au rythme ternaire qui suit la vie de trois couples de lituaniens. Renata et Vitas vivent dans la campagne près de Vilnius, tandis que deux couples qu’ils ont rencontré lors d’une soirée mémorable ont choisi, eux, d’émigrer pour découvrir l’Europe et ses promesses de liberté. Ingrida et Klaudijus partent à Londres puis dans plusieurs villes d’Angleterre, et Barbora et Andrius choisissent Paris puis dans le Nord de la France. Nous suivons ainsi la vie de ces trois couples et les difficultés et espoirs qu’ils connaissent pour s’installer dans la vie. Mélancolique, parfois même désenchanté, drôle aussi et emprunt d’un parfum de vérité quant à l’évolution de l’Europe qui ne tient pas toutes ses promesses, loin s’en faut.

cvt taqawan    Voici le coup de coeur de mon amie libraire, Claude à Liffré, à la librairie Lectures Vagabondes. Un taqawan est un saumon qui remonte la rivière et revient pour la  première fois sur le lieu de sa naissance. Il s’agit bien des saumons dans ce roman de Plamondon qui évoque les méfaits du gouvernement du Québec, désireux de s’approprier les lieux de pêche au saumon qui appartiennent de tout temps aux Indiens. La réserve de Restigouche est ainsi victime d’une attaque en règle par près de trois cents policiers, au cours de laquelle une jeune fille, victime d’une agression, disparaît. En suivant cette trame, le lecteur découvre autrement le pays des Indiens Mi’gmaq, au travers du passé comme du présent. Histoire d’amour, d’Indiens, de lutte, de pêche, la destinée d’un immense territoire dans une écriture étonnante, romanesque et historique à la fois, engagée à coup sûr.

cvt la filiale   Quelle chance pour moi, ma belle-fille est Russe ! Grâce à elle j’ai ainsi l’opportunité de découvrir des auteurs que je ne soupçonnais pas. Ainsi de Sergueï Dovlatov aux Editions La Baconnière. Ancien gardien de camp de haute sécurité puis guide touristique de la réserve Pouchkine, Dovlatov a vainement tenté de se faire publier du temps de l’URSS. L’ironie de son style et l’impertinente vérité de ses textes, écrits au plus vrai des faits et de la psychologie russe, lui ont valu de n’être jamais publié dans son pays. Il émigre alors avec femme et fille à New York où il est éditeur adjoint de The New American, un journal libéral de langue russe écrit par des émigrés. IL meurt en 1990 à New York.

Dans La Filiale, Dalmatov, son héros est un journaliste d’une radio en langue russe à New York, dépêché par son rédacteur en chef à  un symposium qui se tient à Los Angeles sur le thème de “La nouvelle Russie”où se retrouvent toutes les personnalités les plus influentes de l’immigration. Tout le roman nous racontera en parallèle l’affrontement des différents partis avec un humour qui sert à merveille la folie tragi-comiques de ces querelles idéologiques, et les retrouvailles avec Tassia, son amour de jeunesse en URSS,  amour qui se révèle un summum de l’absurde en dépit de son inexorable attrait. Un roman diablement fou, à l’humour prégnant, qui rend formidablement compte de l’auto-dérision de l’auteur au travers des souvenirs de son double, Dalmatov.

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Paris, Moscou, Sibérie et Toulon

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Quel périple que celui de Maria dans ce premier roman de Jelena Bacic Alimpic, agréablement traduit du serbo-croate par Alain Cappon !

Une vie dantesque qui commence pourtant dans la beauté du printemps parisien où la toute jeune Maria Romanovska découvre la folie de l’amour dans les bras du jeune Viktor Fiodorov, Ce jeune émigré russe  a gagné la confiance de toute la famille du Général Romanovski, ex-garde blanc de la Russie impériale ayant dû fuir à Paris pour cause de purge stalinienne. Ce printemps parisien sera le dernier de Maria, qui dès son retour en Russie organisé par son propre frère, sera déportée dans un Goulag aux confins de la Sibérie,  cette immensité blanche et glacée où les murs sont inutiles tant il est impossible de survivre dans cette taïga hostile, plus meurtrière que les armes des gardiens. Travail forcé, humiliations, épuisement, malnutrition, brimades perpétuelles, et pire encore, seront le quotidien de celle qui s’appelle désormais Maria Koltchak.

Ce quotidien nous le découvrirons en même temps qu’Olga Lachaise, jeune journaliste dépêchée par l’hebdomadaire Le Point, pour enquêter sur la vie de cette vieille femme russe, internée en psychiatrie à Toulon depuis près de trente ans ! Olga elle-même n’a pas eu une enfance facile, placée dans un orphelinat parisien, jusqu’à ce qu’un professeur de musique la repère pour son talent brut de pianiste et l’adopte. Olga connaît alors une jeunesse heureuse de concertiste de talent, jusqu’à ce que son père adoptif décède. Elle se marie pourtant et connaît le bonheur d’être mère, tout en se désolant de la distance dans laquelle la tient le père de son fils.

Voilà bien des éléments classiques, qui frisent le mélodrame, s’il n’y avait cette histoire qui se déroule sur les dix jours où Olga va devoir enquêter sur Maria Kolktchak au sanatorium de Toulon et nous plonger avec elle dans le récit de la vie dans ces camps de concentration russes, où Staline a réussi à faire disparaître près de 20 millions de personnes, tous prétextes confondus. Nous revivons ainsi aux côté de Maria qui raconte, jour après jour, ces temps de délation organisée et de terreur qui broyèrent définitivement des vies sans autre justification que la paranoïa du “Petit père des peuples”.

Nous sommes emportés dans les péripéties de la vie de Maria, revenue à Moscou après la mort de Staline, et pour terribles qu’elles soient, elles ne manquent pas de nous happer, nous laissant hébétés devant la description de la sauvagerie humaine, de la félonie qui prévaut quand la soif de pouvoir s’en mêle. Le récit de la quête insensée de Maria pour retrouver sa fille née au Goulag, puis enlevée après une petite année ensemble au camp, provoque chez le lecteur des sentiments qui sont à la mesure de cette vie marquée par la trahison et l’espoir.

Ce premier roman traduit en français est un moment de lecture passionnant et révélateur de cette période sombre de l’histoire de l’URSS, sous le sceau de la barbarie stalinienne.

Amour brûlant, pays majuscule

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Bien sûr la couverture de ce petit livre est blanche, ce qui ne la rend pas aussi attractive qu’en réalité sur cette page. Mais il vous faudra absolument, si vous ne la connaissez pas déjà, découvrir cette petite maison d’édition “la guêpine” que j’ai découverte à la librairie de Batz-sur-mer, La Gède aux Livres  pour lire ce texte magnifique qui unit l’humain et le paysage avec une puissante délicatesse.

Je suis une fervente lectrice de Marie-Hélène Lafon, et la découverte de cette nouvelle dans une édition dont il faut découronner les pages m’a ravie. Il s’agit d’une histoire d’amour, d’un amour fou, brûlant, sur le plateau de l’Aubrac, ce pays qui habite l’oeuvre de Marie-Hélène Lafon.

Je ne saurai vous raconter l’histoire de Sylviane et de Pierre, mais je puis vous confier combien le talent de l’autrice est puissant, pénétrant. Cette nouvelle se dévore au sens vrai du terme, et puis la relire, la mâcher, tandis que les mots justes et beaux et les phrases, courtes, denses, métaphoriques, belles s’emparent de vous. Un intense moment de lecture qui résonne pour longtemps.

Une laideur créatrice

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Egon Schiele dans ce portrait qui figure sur la couverture du nouveau livre d’Isabelle Minière, est loin d’atteindre le degré de laideur qui affuble Arthur, le héros de ce roman étonnant.

Arthur est tellement laid, et ce dès sa naissance, que même sa mère ne peut le regarder sans frémir ! Bien sur toute la famille est effondrée. Et puis comment prendre soin d’un tel petit enfant, quand l’embrasser ou lui faire des câlins demandent un effort quasi insurmontable. Heureusement, Arthur compense cette laideur insupportable par un caractère calme et reconnaissant des quelques marques d’affection qu’on lui témoigne. La vie va alors suivre son cours, après qu’un chirurgien plasticien a annoncé aux parents qu’il faudrait attendre au moins une bonne quinzaine d’années avant de pouvoir intervenir ; Maman retournera au travail ce qui la soulage grandement et Papa deviendra nounou à temps plein. Le père d’Arthur peut ainsi avoir du temps pour lui, son bébé étant tellement sage, et il va se consacrer au dessin, à la peinture, à la sculpture et mieux encore c’est Arthur qui va devenir l’unique source d’inspiration de son talent.

L’enfance passe, la jeunesse s’installe, les études commencent, Arthur continue à pratiquer les techniques de camouflage destinées à lui rendre la vie plus facile tant sa physionomie dérange, voire attire des rejets parfois violents. Il se retrouve confronté au désir et les pulsions qui l’assaillent lui font vivre des moments à  la fois terribles et étonnants. En parallèle, Arthur étudie la psychologie, trouve un maître de thèse qui accepte de l’aider et commence ainsi une enquête qui le mènera au-delà de ce qu’il espérait.

Isabelle Minière nous offre ici un conte drolatique, philosophique, qui nous questionne sur notre rapport à la relativité des apparences, au beau et au laid, à l’intériorité de l’intelligence. L’histoire suit son cours, implacable, conduisant le lecteur à souhaiter aussi intensément qu’Arthur que celui-ci se fasse opérer, tout en le redoutant peut-être encore plus que lui, tellement il pressent combien le fragile équilibre obtenu pourrait en être menacé. Beaucoup d’humour dans cette écriture enlevée, très contemporaine, et ce récit à la première personne nous implique totalement dans cette aventure que la laideur conduit sans la résumer.

Malice et tendresse

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Un petit bijou que ce dernier roman d’Alina Bronsky, qui choisit d’aborder les suites de la catastrophe nucléaire de Tchernobyl sous l’angle du quotidien des quelques personnes qui se sont réinstallées aux alentours de la centrale.

Son héroïne, Baba Dounia, a une forte personnalité. Elle a décidé de retourner dans son village, Tchernovo, en dépit de l’interdiction des autorités. Mais Baba Dounia n’en a cure. Elle a travaillé toute sa vie comme aide-soignante pour élever ses deux enfants, Irina et Alexeï, et son mari est mort depuis longtemps maintenant. Alors à l’âge avancé où elle a pris sa retraite, elle s’est installée dans sa maison irradiée, sans se préoccuper de l’avis affolé de sa fille. Celle-ci est médecin en Allemagne, où elle s’est mariée et a eu une fille, que Baba Dounia ne connaîtra pas.

D’autres anciens habitants de Tchernovo ont suivi l’exemple de Baba Dounia et sont venus à leur tour vivre, clandestinement mais tranquillement, leurs dernières années dans ce petit village qui n’est plus desservi par les transports en commun.

L’auteur nous raconte la vie de tous les jours de cette poignée d’habitants, qui cultivent leurs potagers sans se préoccuper de la radioactivité, qui s’entraident tout en respectant l’intimité de chacun. La vie de Baba Dounia se déroule au rythme des saisons, éclairée par les lettres de sa fille Irina, jusqu’au jour où elle reçoit une lettre différente, écrite dans une langue qu’elle n’identifie pas. Commence alors la quête d’une traduction, sans pour autant que Baba Dounia cède d’un iota sur son indépendance. Mais les événements vont s’accélérer, perturbant le calme de la petite communauté, et la position de Baba Dounia s’en trouvera péniblement renforcée.

Dounia, une babouchka malicieuse, philosophe, émouvante, énergique et faisant montre d’un humour parfois cinglant.

Un véritable plaisir de lecture, dans une excellente traduction de Isabelle Liber.

Le précédent roman de Alina Bronsky est maintenant disponible en Babel :

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Émotion forte

les gratitudes

Je n’avais encore jamais lu Delphine de Vigan, je le confesse. Aussi, sur les conseils de Claude, ma libraire, j’ai choisi de lire « Les gratitudes », qui vient de paraître.

Quel livre, quelle écriture, quelle émotion, immense, qui m’a submergée ! Oui, dire merci, bien sûr, on ne le fait pas assez, pas bien surtout, pas à temps il est vrai.

Madame Seld, Michka, la vieille dame dont il est question dans ce roman, perd des choses, chaque jour un peu plus. Quelles sont donc ces choses ? Elle ne sait pas bien définir ce sentiment de perte, mais il l’obsède, et elle comprend alors qu’il s’agit des mots, ces mots qu’elle maniait mieux que personne, elle qui était correctrice d’un grand magazine.

Alors, avec l’aide de Marie qu’elle a hébergée, voire élevée, petite fille, elle rentre dans un EHPAD. Pas de gaité de cœur bien sûr, elle sait qu’elle ferme la porte de l’appartement pour la dernière fois, et ces mots qui s’enfuient ne lui laissent même pas le loisir d’exprimer au plus vrai ce qu’elle ressent. Elle va cependant rencontrer un orthophoniste, Jérôme, d’une humanité bouleversante, qui la fera travailler à son rythme et elle lui confiera au détour de ses phrases trébuchantes, cette quête qui est la sienne : retrouver ce couple, Henri et Nicole, qui l’a protégée durant la guerre.

Nous suivons ainsi au gré des mots qui se mélangent, des syllabes qui se superposent, le cheminement de Michka qui s’éteint tout doucement. Delphine de Vigan réalise là un prodige d’écriture et nous comprenons parfaitement Michka, même quand les phrases sont suspendues, tronquées, réduites à un début, un seul mot entrecoupé de silence, palpable, habité.

Voilà un roman vrai,  juste, qui prend au cœur et à l’âme. Merci.

 

La montagne de Marie-Hélène Lafon

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Fabrice Landreau dirige une magnifique collection aux éditions Arthaud : “Versant intime”. Elle propose des rencontres avec de grandes figures des lettres, des arts, des sciences ou du voyage, et s’attache à raconter leur passion pour la montagne, et plus largement la nature. Il s’agit d’entretiens conduits par Fabrice Landreau lui-même.

Le dernier opus publié est sa rencontre avec Marie-Hélène Lafon. Dans ces entretiens, elle nous raconte sa montagne du Cantal, à 1000 mètres d’altitude, au creux de la vallée de la Santoire, une région qui imprègne tous ses livres. Il s’agit de la moyenne montagne, pas des sommets grandioses des Alpes ou des Pyrénées, mais d’une montagne au ” relief rond et bombé, un pays gras, velui, pelu, une herbe charnue, le pied y rebondit” (M.H L), habitée, peuplée des hommes et des bêtes qui y vivent tout au long de l’année en étroite complicité.

Nous découvrons au fil des questions de l’éditeur, tout l’univers de Marie-Hélène Lafon, ce lieu qui lui est cher, fondateur, dont elle a toujours su qu’elle s’en éloignerait pour mieux y revenir en particulier dans l’écriture. Son écriture si rythmée et sensible, précise,  vivante, nous emmène découvrir avec attention et intérêt ce pays du Cantal, tellement isolé en hiver, qui transforme les habitants en îliens, la perception physique de la solitude et de l’isolement, la fin programmée d’une agriculture spécifique, proche des animaux, vivrière, courageuse.

Au fil du livre les sources d’inspiration de l’auteur se font jour, ancrées dans cette origine paysanne qui a fait d’elle la première de la famille à quitter la région pour une profession intellectuelle, tellement éloignée des préoccupations familiales. Elle a grandi au gré des éléments, subissant l’hiver, travaillant aux champs ou surveillant les bêtes, elle a marché, longuement, régulièrement par les chemins de sa montagne, l’apprenant dans ses pas, amassant des connaissances de terrienne qui la nourrissent toujours. Elle évoque ainsi “la sauvagine”, la notion de “sauvage”, dans la faune bien sûr, mais aussi dans le paysage, la nature, évoquant tout ce qu’on ne voit pas, ce qui se pressent, se devine, et  rappelant une forme de “sauvagerie” qui étreint toujours l’auteur en dépit de ses nombreuses années de vie citadine.

Vous cheminerez dans les pas de Marie-Hélène Lafon, avec bonheur, heureux d’approfondir grâce à ses réponses, la connaissance de “sa” montagne et de son univers, où s’enracine l’essence même de son écriture.