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Médiation culturelle, organisation d'ateliers d'écriture et de rencontres avec les auteurs, animation autour du livre et des métiers du livre.

Un livre-trésor !

Demain c'est le beau monde Kalouaz

Ahmed Kalouaz va bientôt venir en Bretagne pour une soirée à Lectures Vagabondes, la librairie de mon amie Claude à Liffré et le lendemain au Salon du livre de Dol de Bretagne, Lir’A Dol, où j’aurai le grand plaisir d’animer une rencontre. Je me suis donc immergée dans ses livres, et ce soir c’est “Demain c’est le beau monde” que je termine, émue, bouleversée, éblouie.

Les mots ne sont pas trop forts ; l’histoire est celle d’une musicienne, violoncelliste, qui s’éloigne pour quelques jours de son compagnon, atteint de la plus sournoise des maladies, la démence sénile, l’Alzheimer, ce nom si terrible qui fait frémir chacun de nous. Elle nous emmène pour son échappée belle, sur les traces de leurs voyages antérieurs, dans ce Sud Est auquel Ahmed rend un vibrant hommage.

Tout est beau dans ce monde qu’il nous écrit avec tellement de douce  pudeur, la tendresse, l’amour profond, la musique, les paysages si intensément vivants, le fil des saisons, les rencontres et rendez-vous que celle qui s’offre cette pause de nature et de souvenirs radieux raconte avec une infinie sensibilité. Il faudrait recopier presque toutes les phrases tellement elles me font écho, me soufflant à mon tour des phrases que je note dans les marges, comme un viatique.

Cette maladie, à  peine nommée, tellement dévastatrice, elle nous la raconte autrement, entre oubli et résurgences, au fil des jours qui voient les mots s’en aller, les souvenirs disparaître, les efforts couronnés d’insuccès, la colère aussi et l’agressivité qui s’emparent du malade dont la conscience très longtemps perdure, pour s’enliser à jamais dans une nuit terrible pour l’autre ; et puis son chagrin à elle, sa compagne désemparée, effrayée, démunie, qui cherche à ralentir le temps pour que la maladie ralentisse et leur laisse quelques moments de tendresse, de bonheur, de partage.

La délicatesse d’Ahmed Kalouaz dans la narration de cette tentative vouée à l’échec, la poésie si tendre de son écriture qui nous transporte au plus beau de cette nature qu’il raconte, la finesse et la sensibilité de son approche d’une telle souffrance font de ce livre un trésor.

Et pour toujours, ce vers de Paul Eluard, qui rythme le récit :

“Je fête l’essentiel, je fête ta présence”.

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Un doux au-revoir !

inquiétude michèle Lesbre

Oui, un doux au-revoir, après ce merveilleux temps de rencontre aux Escales de Binic, édition 2018. J’ai eu le bonheur de passer un long moment en tête à tête avec Michèle Lesbre et de converser avec elle, dans le calme feutré d’une jolie crêperie bretonne, savourant un échange fait de tout et de rien au rythme attentif et chaleureux de notre conversation.

Aussi ai-je choisi de prolonger ce moment cadeau en découvrant un des rares livres d’elle que je n’ai pas encore lu : “Inquiétude” aux excellentes éditions du Chemin de Fer (http://www.chemindefer.org). Le titre m’ a plu, les illustrations de Ugo Bienvenu aussi, qui accompagnent la narration comme c’est le propos de cette collection, et l’épigraphe extraite de ” Le bonheur des tristes” de Luc Dietrich est un point d’orgue qui me renvoie à  l’un des écrivains fétiches de mon amie Mérédith Le Dez.

Alors voilà, ce petit texte a tenu toutes ses promesses, c’est un bijou. L’écriture est fluide, simple et belle comme du Verlaine, tissée d’une délicate mélancolie qui vous embarque sur les pas de cet homme, à l’enfance détruite par la disparition du père, l’imprégnant à jamais d’une inquiétude indélébile que seule la déambulation solitaire dans cette ville démesurée peut essayer d’atténuer. Une histoire ciselée d’un anéantissement souhaité par ce vieil enfant, incapable de vivre en société, s’extrayant chaque jour un peu plus du réel et se réfugiant dans un imaginaire où seule sa voisine du dessus parvient à animer quelque désir, à susciter quelque inquiétude !

L’abandon, la perte, l’incommunicabilité, la réclusion volontaire pour gagner enfin une paix perdue à jamais dans l’enfance explosée, et voilà une histoire, certes triste, mais si belle, si vraie, si capturante où résonne la musique des nuits de la ville, les pas sur les pavés, les glissements feutrés des bateaux sur le fleuve, les éclats des chansons dans les bars lorsque les portes s’ouvrent sur le noir de la nuit, un film d’atmosphère, au désenchantement suave. Merci à l’auteur de tant de talent.

Faire tourner la machine

écrire en deuxième division

J’ai eu la chance de découvrir Jeff Sourdin après avoir chroniqué son premier livre, déjà à la Part Commune, “Ripeur”. L’originalité de son roman m’avait conquise. J’ai ensuite lu les deux autres avec beaucoup de plaisir -” Le Clan des poissards” et “Pays retrouvé”. Je vais avoir le privilège d’animer une Singulière aux Escales de Binic, ce dimanche de Pâques, qui lui sera consacrée.

Ce nouveau roman s’inscrit dans une veine différente, où la dérision poussée à son paroxysme se conjugue à une mélodie légèrement désenchantée qui illustre les déboires des écrivains moins, voire pas connus. Le monde littéraire vu d’une province presque caricaturale s’il n’y avait l’humour et la tendresse de Rubempré, le héros de cette histoire tragi-comique.

Rubempré ou les Illusions perdues vous direz-vous, c’est un peu ce dont il s’agit, encore que la force de cet écrivain “en deuxième division” est de ne pas désespérer, constant dans l’effort et l’espoir, toujours capable de dépasser le découragement, véritable marathonien dans sa quête de reconnaissance.

Jeff Sourdin nous balade dans un département improbable, s’amusant à concocter un inventaire à la Prévert de noms de villes plus invraisemblables les uns que les autres, tous empreints d’une familiarité de bon aloi, où son écrivain se doit d’honorer de sa présence les différents événements marquants de toute vie littéraire : salon du livre, séances de dédicace, atelier d’écriture, écriture de commande, …

Vous découvrirez l’amusante mise en abyme de ce roman que Rubempré écrit tout au long du livre, et dont l’incipit – ah! le recours aux incipit célèbres ! – sert de déclencheur à différentes versions de plus en plus surprenantes ! En contrepoint, vous retrouverez une autre récurrence, que je vous laisse le soin d’apprécier, bien caractéristique de la carrière d’un écrivain qui croit toujours à la remise possible d’un prix littéraire, garantie de succès.

Une agréable chronique de la vie littéraire loin des sommets, qui ne se prend pas au sérieux, tout en traduisant avec justesse et alacrité un certain malaise dans le monde de la littérature. Jeff Sourdin use de la parodie pour votre plus grand bonheur.

Etat d’urgence !

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Dans le cadre de la préparation de la Tribune Libre au Salon, les Escales de Binic, samedi prochain, je viens de dévorer, il n’y a pas d’autre mot, l’essai de Jean-Michel Le Boulanger sur la culture. Chaque phrase fait mouche, chaque analyse fait sens, envie de souligner, entourer, commenter tellement de passages que mon exemplaire s’est fait palimpseste au sens où je l’ai crayonné encore et encore.

Alors dans le vif de l’adhésion à son propos, je reprends quelques réflexions que je vous livre ici. Oui il y a urgence de la culture, et ces derniers jours qui ont vu se commettre une fois encore un attentat insupportable et un acte d’antisémitisme intolérable nous conduisent à prendre conscience de cet état d’urgence.

Jean-Michel Le Boulanger construit son essai en trois parties qui mettent parfaitement en évidence le processus de dégradation de la société actuelle, notamment en ce qui concerne la place et la nature de la culture.

Partant d’un constat sans appel sur les atteintes qui sont faites depuis quelques temps aux pratiques artistiques (destruction d’oeuvres d’art, censure, atteinte à la liberté d’expression lors d’attentats meurtriers sidérants, ….), il nous rappelle les engagements de Jaurès et de Victor Hugo, faisant de l’éducation et des arts le socle de toutes les libertés. Il nous enjoint alors de nous rappeler le sens et rappelle que la privation de parole (de création) menace sans cesse de renaître alors même que l’on croyait pour acquis la fin de la censure !

Il évoque ensuite, l’économie de la culture et bien sûr nous ne pouvons que souscrire à ses analyses, fondées qu’elles sont sur une connaissance parfaite du terrain du fait de son expérience politique.  Il fait le lien avec la relation au temps qui caractérise notre société du XXIème siècle : nous vivons dans un présent invasif, du fait de la globalisation, des évolutions technologiques qui conduisent à l’immédiateté permanente ! Tout cela bouleverse bien sûr la perception de notre rapport à l’autre et par conséquent aux différentes cultures, et du fait des difficultés croissantes de notre  société, dès que la précarisation s’installe, la tentation du repli su soi croît. Par ailleurs, le consumérisme et l’individualisme qui prévalent maintenant renforce la perception angoissée de l’avenir. Aussi érige-t-on des priorités quand il s’agit d’argent et c’est la culture qui se retrouve la première menacée dès qu’il s’agit de faire des économies.

Après avoir démontré combien les pratiques culturelles enrichissent le lien social, amenant  à “faire société ensemble” ce qui  est essentiel, Jean-Michel Le Boulanger nous propose dans un dernier volet,  ses idées pour “refonder les politiques culturelles”.. Je vous propose quelques phrases marquantes qu’il développe dans sa conclusion, qui vous donneront bien sûr une forte envie de lire cet essai et d’en nourrir votre réflexion sur notre société en crise, sa culture, ses cultures.

“Oser énoncer les richesses de la diversité.

Afficher sa bienveillance à l’égard de l’altérité.

Proclamer, haut et fort, la vitale nécessité de soutenir la liberté du geste artistique. …. ”

 

 

Rire à la vie

Cette fois encore, Gaëtan Lecoq nous offre un roman hommage. Après « Les pieds nus de Zadkine » en 2012, où il cheminait aux côtés de « Pinson », jeune garçon fasciné par le sculpteur Zadkine, il nous emmène sur les traces du grand écrivain breton, Xavier Grall, formidable journaliste, auteur et poète, que sa santé fragile conduisit à brûler la vie de toute son énergie.

L’écriture de Gaëtan Lecoq est ample, dense, profondément musicale et lumineuse, où les couleurs de la Bretagne résonnent aux accords du jaune des ajoncs, du vert et du mauve des bruyères et des brandes. Force et tendresse, calme et ardeur animent ces pages captivantes.

Déjà le titre étonne, tant le Xavier Grall que nous croyons connaître apparaît souvent inquiet, emporté, absolu, avec son visage taillé à la serpe, son regard terriblement noir, son étique silhouette. Et pourtant, Paul, le narrateur nous amènera à prendre conscience de la formidable capacité de joie de ce barde breton et ses rires qui retentissent au fil des chapitres, ponctuent chaque étape de sa vie que nous découvrons.

C’est Grall qui « frappe à la porte » des rêves de Paul et s’invite dans sa vie, dans son désir d’écrire, et ce médecin de famille breton retrouve alors la volonté d’écrire qui s’était diluée dans un quotidien un peu terne. S’en suit une quête forcenée pour dire, raconter, voire inventer cet auteur qui obsède Paul au point qu’il se retrouve en discussion avec lui, par-delà les rêves, devenant Paolig. La bretonnisation du prénom comme la marque une communauté de pensée, qui conduit notre narrateur à mettre ses pas dans ceux de son héros, s’enfonçant plus avant dans la Bretagne de Xavier Grall, rencontrant sa veuve, écoutant les conseils de lecture de celui qu’il appelle maintenant Xavier.

Nous vivons alors au rythme de la courte vie de Grall, nous désolant de cette maladie emphysémateuse qui pourtant le décide à revenir en Bretagne, cette Bretagne qu’il entend accompagner vers la modernité, rompant avec une vision passéiste qu’il dénoncera avec véhémence. Certains de ses engagements, pas toujours bien compris, voire contestables, durciront la relation avec Paul – Paolig. En parallèle nous respirons au gré des lettres de Paul à la jeune libraire Ana, dont la rencontre a su relancer « cette folie d’écriture » qui l’anime depuis toujours.

A vous laisser ainsi emporter sur les traces de « cette sacrée gueule de Breton », vous éprouverez à n’en pas douter une furieuse envie de relire ses textes, de dialoguer à votre tour avec lui, de confronter votre Bretagne à la sienne et comme Paul vous ne pourrez-vous défendre d’admirer la profonde humanité de cet écrivain envoûtant. Merci à Gaëtan Lecoq de nous avoir offert un si beau moment de communion avec la littérature.

L’enchaînement de la fatalité !

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Bien sûr la photo est un peu grande, mais pas douée pour l’informatique alors pas pu la réduire, et  puis, après tout, à grand livre, grande photo.

Le nouveau roman de Jean-Claude Le Chevère vient de paraître, et c’est encore un bonheur de lecture. Tellement d’humour, un rythme soutenu, des personnages aux caractères bien marqués, une chronique de la vie rurale dans les années 60 perlée de petits détails tous plus vrais les uns que les autres, créant une atmosphère subtilement délétère. C’est un moment jubilatoire que la lecture de cette histoire qui nous conte la fatalité s’acharnant sur Antoine en dépit d’un rêve longtemps tenu en patience.

Le déchaînement des passions et l’enchaînement de la fatalité ! Antoine a pu, pendant la guerre, lors d’un fait isolé de résistance, mettre la main sur un “trésor”, un magot qu’il a partagé avec le notaire de Sourville, Me Berthelot. Quelle étonnante association que ce duo formé par cet ouvrier de la coopérative agricole, saisonnier taiseux, et le notaire de la petite ville d’à côté, notable à la réputation sévère et dure.

La vie d’Antoine n’a rien d’une sinécure tant son épouse le malmène, pour ne pas dire plus et Me Berthelot quant à lui, place aussi ses espoirs dans une autre vie, loin d’une épouse là aussi très distante.

Antoine va mourir, bizarrement, violemment, et  les événements vont  alors se succéder sans interruption, fruits d’une logique imparable, qui va conduire le notaire de Sourville à devoir s’impliquer dans la succession de l’ouvrier, risquant le tout pour le tout, tandis que la cupidité de certains, les petites compromissions d’autres, les lâchetés ordinaires et l’implication de tout un village conduiront à un dénouement implacable.

Jean-Claude Le Chevère nous offre ici une vision sensible, précise et très acide de la comédie humaine. La construction du roman est rigoureuse, méthodique, d’une efficacité totale, l’écriture est délicieusement subtile et férue de détails d’époque qui ajoutent encore au plaisir du lecteur, les personnages sont croqués au plus juste de leur condition sociale et l’on savoure la confrontation de leurs caractères et habitudes de vie. Les dialogues font mouche, les circonstances s’aggravent de jour en jour, truffées de coïncidences malheureuses, de péripéties incontrôlables, nous brinquebalant autant que les protagonistes.

” Tout semble aller de guingois et en réfléchissant on s’aperçoit que divers éléments finissent par s’accorder pour que tout s’agence dans le bon sens. Seul dans son étude, maître Berthelot se frotte les mains, il se sent ragaillardi et il se verrait bien passer un moment avec Madeleine sur le canapé. Même si ça n’entre pas dans le créneau horaire habituel.”

Dimanche joyeux au Salon de Quintin

Ce dimanche 18 mars, c’était la deuxième édition du Salon du Livre de Caractère à Quintin. Une belle journée ensoleillée, des échanges simples, agréables et attentionnés avec les auteurs invités, une rencontre en après-midi : « Francophonie, francophilie, écrire en français tout en étant riche d’autres cultures»
Avec la participation de Samira Sedira, Irina Teodorescu et Ali Zamir,
animée par Fabienne Pollet.

Un excellent dimanche et quelques achats qui viennent s’ajouter à tous ceux que j’ai encore à lire.

J’ai eu le plaisir d’y retrouver des auteurs et des éditeurs que j’apprécie beaucoup : Morgan Audic, Mérédith Le Dez, Gaëtan Lecoq, Jeff Sourdin, Michèle Lesbre, et une maison d’édition que j’affectionne particulièrement: les Editions La Part commune.

Merci à Fabienne Juhel et à la librairie Le Marque-page pour cette belle organisation et l’invitation d’auteurs de caractère.