Category Archives: littérature étrangère traduite

Rester ou fuir ?

les insouciants

Peter Behrens m’avait déjà enchantée avec “Les O’Brien” paru en 2014 chez Philippe Rey, que je remercie d’ailleurs ici pour sa ligne éditoriale et les magnifiques couvertures qu’il choisit toujours.

Alors oui, sans hésiter, les Insouciants. Quel paradoxe que ce titre pour une histoire qui conduira le lecteur au coeur des exactions des deux guerres mondiales. Quelle belle idée pourtant de raconter ces périodes terribles à travers la jeunesse de Billy et Karin qui, prisonniers du quotidien, ne bénéficient pas de cette vision d’ensemble qui est la nôtre maintenant que le temps a passé. Alors oui, ils sont insouciants, du moins un temps assez long, s’efforçant de vivre leur époque, ses progrès, ses musiques, ses potentialités pour deux jeunes gens ambitieux et pleins de vie.

Billy naît en 1909 sur l’île de Wight où son père est skipper d’un richissime baron juif allemand. Il est fasciné par la fille du baron, Karin von Weinbrenner, enfant fantasque et tout à la fois rêveuse et entreprenante. La première guerre mondiale va faire exploser cet équilibre qui unit les deux familles, et tandis que Heinrich Langue, le père de Billy est emprisonné à Londres pour espionnage, puis en tant que prisonnier de guerre car allemand, son épouse, accepte de se réfugier en Irlande chez son père, puis chez Constance sa belle-mère. Les ressources financières s’épuisent, mais Billy gardera de cette enfance sur la terre d’Irlande, un beau souvenir, aussi lumineux que celui de ses parents Buck et Eilin qui chériront leur vie durant les années passées à Sanssouci dans la propriété du baron sur l’ïle de Wight.

Les deux familles se retrouveront en Allemagne, à Francfort sur le Main, dès 1919, à Walden, la propriété du Baron dont la richesse lui permet d’offrir une situation à Buck, tandis que son épouse accompagnera dans ses voyages Lady Maire, la mère de Karin, dont la passion consiste à constituer une fascinante collection d’oeuvres d’art religieux.

Les deux jeunes gens grandissent assez éloignés l’un de l’autre sauf au cours des vacances d’été où tous deux se retrouvent à Walden, et se dessine peu à peu une intense fascination de Billy pour la jeune fille. Des affinités les réunissent peu à peu : le jazz, la vitesse, et surtout un rêve d’évasion au Mexique forgé dans les lectures de leur enfance : le désert El Llano Estacado les transportera dans un futur enchanté.

Ce roman est diaboliquement construit alternant les différentes époques, ce qui renforce le trouble de cet entre-deux-guerres en Allemagne où le lecteur assiste à la montée du nazisme et de son antisémitisme féroce, avec son cortège de mesures criminelles, sans que vraiment les deux héros n’en prennent la mesure. Avec insouciance, ils vivent leur vie de jeunes adultes accédant à un premier emploi et à l’indépendance, en traitant cette arrivée du chancelier Hitler comme une avancée putride de la politique mais qui ne pourra jamais les concerner. La judaïté de Karin n’est pas encore un problème, jusqu’à ce que les exactions commencent tant à Berlin, qu’à Francfort. Billy et Karin sont alors confrontés à la peur, qu’ils veulent conjurer en s’étourdissant ce que leurs rencontres à Charlottenburg leur permettra d’occulter encore un peu.

Ce roman est fascinant par sa construction dans le temps,  l’inclusion de lettres, d’un journal, la précision des détails, la beauté de la langue (un grand merci à la traductrice Isabelle Chapman). Les caractères des personnages sont magnifiquement rendus, l’atmosphère délétère de cette époque où se côtoient des violences intolérables et des moments de pur bonheur se révèle d’une véracité impressionnante. Tout concourt à faire de ce roman dense, ample, foisonnant, un moment de lecture prenant, captivant, qui happe le lecteur, et résonnera longtemps après les dernières phrases.

” En janvier 1933, von Papen et son entourage proposèrent le poste de chancelier à “l’invraisemblable Danubien”. Mon père affirmait que les Allemands ne toléreraient pas longtemps cette crapule. Cette nomination était trop scandaleuse. Ce type était un imbécile, un débile mental. Les hommes politiques partisans d’un pouvoir réactionnaire se servaient de lui comme d’un pantin pour éliminer les socialistes et les libéraux. Mais les généraux ne se soumettraient jamais à ce chimpanzé dont le programme dément ne pouvait que mener à une guerre désastreuse.

Ce type ne tiendrait pas plus de deux semaines. Un mois tout au plus.

L’analyse de Buck était raisonnable, seulement elle n’avait rien à voir avec la réalité.”

 

Maître et servante !

dimanche-des-meres

Grâce à une recommandation sur Facebook de Gaëlle Josse, j’ai découvert avec bonheur ce court roman de Graham Swift.

Un très bon moment de lecture que ces pages qui allient le suranné au moderne, la sensualité  d’une liaison déclinante lors d’un mois de mars éclatant de soleil, les rapports subtils entre  la Grande Bourgeoisie anglaise et sa domesticité.

Le “dimanche des mères” est une coutume aristocratique qui offre aux domestiques une journée par an pour visiter leur mère. La jeune Jane est orpheline aussi ce dimanche particulier serait-il pour elle l’occasion de se promener et de lire en profitant de cette journée radieuse qui illumine cette région du Sud de l’Angleterre. Mais il en ira tout autrement car son amant, un jeune homme de très bonne famille lui propose de le retrouver dans sa grande demeure, ses parents étant occupés à un déjeuner chez les parents de sa fiancée. D’ailleurs il doit rejoindre celle-ci pour un tête à tête dans un restaurant huppé du comté.

La dramaturgie se met en place, les liens entre Jane Fairchild et son amant bien né Paul Sheringham sont anciens, et leurs retrouvailles étonnantes dans la chambre inondée de soleil du futur marié verront sans doute l’ultime épisode de leur liaison. A début du roman, nous découvrons Jane et son amant  au moment où celui-ci s’apprête à rejoindre Emma, sa future épouse. Il s’habille avec un soin tout particulier sans doute pour faire oublier son retard et laisse Jane profiter de la grande demeure vide de tout le personnel en ce dimanche à tout jamais différent.

Nous allons ainsi vivre les découvertes de Jane, la prise de conscience de sa condition en cette époque de l’entre-deux guerres où les chevaux cèdent le pas aux voitures, où la domesticité se réduit du fait de l’appauvrissement des revenus de ces grandes familles, où cependant les domestiques affinent leur jugement sur leurs maîtres et évoluent vers un affranchissement de leur condition. D’ailleurs à petites touches l’auteur nous amène à pressentir que l’avenir de Jane sera tout autre que celui que nous aurions pu imaginer au début du roman.

Une traduction au plus juste de à Marie-Odile Fortier-Masek, une écriture dont le rythme épouse les pérégrinations de l’héroïne, une suave étude des us et coutumes de cette époque charnière, tout concourt à faire de ce roman un petit bijou dont il serait dommage de se priver.

Noir et si noire la neige

neige-noire

Deuxième roman de Paul Lynch publié chez Albin Michel, La neige noire nous raconte l’Irlande du Donegal, à la fin de la seconde guerre mondiale, au coeur de cette contrée si rugueuse et âpre, marquée par les stigmates de la Grande Famine qui initia une grande vague d’immigration vers l’Amérique.

Barnabas Kane avait émigré à New York, fuyant la misère de son pays, et trouvé là-bas un emploi de laveur de carreaux sur les grands buildings, ce qui lui permit enfin d’économiser un pécule. Il épouse Eskra, américaine mais d’origine irlandaise et tous deux décident de revenir s’installer en Irlande et d’acheter une ferme, pour y faire de l’élevage bovin. Leur fils Billy naît dans cette nouvelle vie qu’ils se sont donnée et nous les découvrons au début du roman, avec la jument et le chien Cyclope, au mois de février, frais et pluvieux, alors que le feu brûle leur étable. Il s’en suit un drame épouvantable, avec la mort de Matthews, l’ouvrier agricole, prisonnier des flammes, et la perte du troupeau.

Les descriptions de cet incendie, de ces cadavres calcinés, de l’hébétude de Barnabas devant un tel désastre sont fantastiques.

Alors il semblerait que la fatalité doive se mettre en marche. L’incendie était-il accidentel ou volontaire ? Quoiqu’il en soit, Barnabas va se heurter à la vindicte et au rejet de sa communauté qui l’accuse d’avoir tué l’un des leurs et de sournoiseries en défections, de mesquineries en actes violents, la vie de la famille Kane va se désintégrer. Nous vivons alors la chronique d’une faillite annoncée, avec son cortège de souffrance morale et physique, le tout dans un cadre où la nature peut se montrer complice de la méchanceté des hommes.

Paul Lynch nous offre une Irlande terrible, ancrée dans ses croyances, marquée par la terrible pauvreté qu’elle a subi et qui conduisit un quart de sa population à émigrer depuis 1865 jusque dans les années 50. Nous vivons le crachin, la puanteur des vestiges de l’incendie, la lumière qui surgit au matin, l’odeur de la tourbe qui réchauffe le foyer, la blancheur des draps sur le fonds vert des champs, le vrombissement des guêpes dans la chaleur de l’été, …