Category Archives: littérature étrangère traduite

En remontant le fil de la vie

bobine de fil bleu

Anne Tyler est un écrivain à la sensibilité exquise, qui dépeint à merveille l’atmosphère et les détails de ces vies familiales américaines de la classe moyenne.

Cette fois encore elle nous régale de la découverte des non-dits au sein de la famille des Whitshank, qui possèdent une magnifique maison dans un quartier bourgeois de Baltimore. Le père, Red, l’a construite cette maison, mais pour une autre famille à l’origine. Sa femme Abby s’est efforcée de la remplir de vie, de jeux et de moments familiaux festonnés de rites et d’attentions. Les enfants ont grandi, et nous découvrons que l’aîné des fils, Denny continue à troubler le bon fonctionnement de cette famille heureuse et sans histoire. Quatre enfants, donc, deux filles : Amanda et Jeannie, puis Denny et enfin Stem.

Le fil rouge (pas encore bleu) de cette histoire est le comportement de Denny, rebelle et inconstant, qui se démarque systématiquement, bousculant les codes, les attentes, les espoirs, tandis que sa mère essaye avec un optimiste irréductible,  de maintenir l’harmonie au sein de la famille. Au début du roman, nous découvrons que Abby, personnage central du livre, commence à  donner des signes de faiblesse inquiétant sa famille, conduisant à  des retrouvailles forcées pour décider d’aménager la vie des parents.

Et nous allons ainsi remonter le temps au fil du récit, pour découvrir comment cette  jolie  famille s’est constituée, en commençant dans les années 1990, puis en 1959 lors de la rencontre des parents, et mieux encore celle des grands-parents, chacune de ces générations s’étant installée à Baltimore, ville et port du Nord-Est des Etats Unis, dans l’état du Maryland. Le lecteur voit ainsi l’évolution des us et coutumes américains dans cette ville indépendante mais rongée de pauvreté.

Anne Tyler excelle à raconter les petits riens du quotidien familial, les détails des aspirations des uns et des autres, le ressenti de chaque membre de  la famille, si différent de celui des autres qui pourtant ont vécu les mêmes événements. Les mensonges, les silences, les arrangements, les rapports des frères et soeurs, tout est radiographié avec sensibilité et précision, faisant de cette histoire quelque chose d’archétypal qui séduit par la complicité qu’elle induit chez le lecteur.

Un très beau travail de traduction de Cyrielle Ayakatsikas, qui sert très finement la plume délicate et amusée de l’auteur.

 

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Noire – Blanc : un danger permanent

Underground railroad

Dans la mort, le Noir devenait un être humain. Alors seulement il était l’égal du Blanc. 

Colson Whitehead est un écrivain afro-américain, né en 1969 à New York. Il est romancier et nouvelliste, et aussi journaliste. Il est lauréat pour ce roman-ci du prix Pulitzer. Ce roman sera d’ailleurs réalisé au cinéma.

Ce roman retrace au plus vrai les souffrances de l’esclavage, les tortures endurées par les esclaves afro-américains en particulier dans les plantations du sud des USA, mais également sur l’ensemble du territoire au début du XIXème siècle (au moment où débute la conquête de l’Ouest) du fait des chasseurs d’esclaves.

Deux personnages principaux : Cora, jeune esclave de 16 ans, qui s’enfuit pour tenter de gagner les états libres du Nord et Ridgeway, un chasseur d’esclave qui la poursuivra à travers tous les états que Cora réussira à traverser.  Le fil rouge du roman est le réseau clandestin organisé par les abolitionnistes et les Noirs libres pour venir  en aide aux esclaves en fuite, et ce réseau est matérialisé dans le roman par la sublime invention du « chemin de fer clandestin », situé dans les profondeurs de la terre, se frayant un chemin de gare clandestine en gare clandestine dans le sous-sol des états du sud au nord, jusqu’au Canada lui-même.

Cora va subir les pires tortures du fait des contremaîtres de la plantation dont elle est une des esclaves, et nous découvrirons ainsi la réalité quotidienne de cette vie de bête de somme, à qui on dénie toute humanité. La torture, le fouet, le viol, la mort rythment les jours. En parallèle on découvre la violence de cette Amérique qui se construit sur un génocide et l’asservissement d’êtres humains, les effroyables comportements des citoyens de certains états viscéralement racistes et la sensation capitale de la suprématie blanche dans ce melting pot de si nombreuses nationalités venues du monde entier.

Il s’agit pour Cora d’échapper à la traque brutale et permanente de Ridgeway, d’ Etat en Etat, conduisant ainsi le lecteur à découvrir la disparité de cette nation fédérale.

Vous aurez présent à l’esprit l’Amérique d’aujourd’hui, celle d’Obama et celle de Trump, celle des armes et des massacres dans les écoles, celle du racisme et celle du rêve américain, et grâce à cette immersion dans cette période fondatrice des USA qu’est le temps de l’esclavage, vous découvrirez les fondamentaux qui régissent encore cet immense pays.

L’auteur utilise une écriture ample et dense, vive et illustrative, faite d’odeurs, de couleurs, de bruit et de fureur et ses personnages vous habiterons longtemps.

Un grand bravo à Serge Chauvin,  traducteur.

La Montagne, les montagnes

huit montagnes

Paolo Cognetti est né à Milan en 1978. Il est écrivain, mais aussi documentariste et ce roman qui est le premier (il a écrit jusqu’à présent un « carnet de montagne » et des recueils de nouvelles), est complètement autobiographique, sachant que la fiction lui apporte ainsi une dimension littéraire qui favorise le recul.

Il s’agit de deux amis d’enfance : un petit garçon de la ville et un enfant de la Montagne. La montagne est fondamentale dans l’histoire du petit garçon de la ville, elle est la raison de vivre de son père, le lieu de la rencontre de ses parents, leur villégiature systématique pendant tous les étés de leur vie d’adulte.

Pietro est un enfant de la ville, fils unique, et il a bien du mal à comprendre son père, dont la ténacité dans les expéditions en montagne le fascine tout en lui faisant peur. C’est grâce à sa mère, que la famille de Pietro va louer tous les été une petite maison très simple au cœur du Val d’Aoste (région italienne située dans le Nord-Ouest de l’Italie, la rivière qui la traverse s’appelle la Doire baltée ; c’est la région la moins peuplée d’Italie. Elle possède des montagnes très célèbres : le Mont-Blanc (français), le Mont Rose, le Grand Paradis, … toutes oscillant entre 3500 et 4000m voire plus).

Les deux garçons vont accompagner toute leur enfance, le père de Pietro, et Bruno va ainsi se découvrir un père de substitution, les rapports familiaux chez lui étant quasi absents et les deux gamins vont passer des moments mémorables et initiatiques à crapahuter tous les deux par monts, vallées, forêts et glaciers.

Seulement, à l’adolescence, la rupture va se consommer entre Piétro et son père et plus jamais  il n’accompagnera ce dernier dans la montagne. Il sera remplacé par Bruno, fils de substitution, qui ressemble vraiment à celui que le père aurait aimé avoir.

Les événements de la vie sépareront les deux gamins, mais lorsqu’ils se retrouveront à la mort du père de Piétro, une autre étape sera franchie dans la connaissance d’eux-mêmes, les conduisant sur des chemins tout d’abord complémentaires.

L’écriture de Paolo Cognetti est à la fois ample et précise, à l’image du paysage de montagne qui lui est fondateur et qui représente un véritable personnage du roman. Les rapports humains, père et fils, amis, fils et mère, homme et femme sont transfigurés par ce rapport à la nature que raconte l’auteur avec poésie et maestria.

Première sélection Prix Bonnemain

Bientôt, le lancement du Prix des lecteurs de Bonnemain, édition 2017-2018 ; voici près de 15 ans que, chaque début d’automne, nous nous réunissons à la bibliothèque de Bonnemain pour que je puisse présenter les six titres que le comité sélectionne. Six romans récents, six mois pour les lire et élire celui qui nous a touché le plus de lectrices et de lecteurs.

Voici donc la présélection :

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Dès samedi 7 octobre, vous découvrirez la sélection de notre comité. La présentation des livres se fera le dimanche 5 novembre prochain  à 16h à la bibliothèque de Bonnemain : j’évoquerai chacun de ces romans et proposerai des extraits pour donner la musique des auteurs, le tout autour d’un savoureux goûter.

Toujours autant de talent !

Le pianiste blessé

Un nouveau roman de Maria Ernestam, et le talent une fois encore au rendez-vous.

Cette fois ce sont deux amies dont il s’agit, Marieke qui raconte et Véronica l’héroïne (malgré elle ?) de ce récit en plusieurs époques d’une amitié qui s’est rompue brutalement, au cours d’un voyage étonnant.

Elles se sont connues dans l’enfance, l’une ordinaire et tranquille, celle de Marieke dont les parents étaient classiques, calmes, besogneux et quasi sans relief, et l’autre tracassée, voire saccagée, auprès d’une mère inconstante et inconséquente, heureusement épaulée par sa soeur, Tante Klara, qui apportera à Véronica un peu de sérénité et de plaisir.

Les deux amies se rencontrent à l’école, et alternent les moments de vie chez les parents de l’une et la tante de l’autre. C’est Klara qui va étoffer, par ses attentions, sa joie de vivre, son art d’organiser une vie tout à la fois calme et fantasque, les relations qui lient si intimement Marieke et Véronica. La première deviendra écrivain, sans doute pour sublimer sa vie qu’elle a toujours trouvé tellement ordinaire par rapport à celle de Véronica dont les épisodes familiaux sont tellement plus tempétueux. Véronica, elle, sera professeur de musique, enseignante donc comme sa tante qu’elle vénère et qui a remplacé sa mère pour la conduire à l’âge adulte.

Tante Klara meurt et Véronica découvre une sorte de mystère qui rythmait la vie de sa tante, celle-ci partant en voyage deux  fois par an dans les mêmes lieux : Langkawi en  Malaisie et San Francisco aux USA. Les deux jeunes femmes, à l’instigation de Véronica vont partir sur  ses traces, sorte de voyage d’adieu et d’hommage dans les pas de celle qu’elles aimaient tellement. Mais ce voyage, riche de surprises, recèle un risque bien plus grand que ce qu’elles pensaient : leur amitié s’en  trouvera ballottée, bouleversée, fragilisée et même rompue, et la rencontre avec un pianiste, à la carrière compromise par une grave blessure, modifiera leur rapport à la vie.

Maria Ernestam bouscule les époques pour mieux nous raconter l’évolution de cette relation entre les deux amies si différentes dans leur tempérament, la transformation de leurs caractères, les désillusions de l’âge adulte, les petites et grandes trahisons, les prémices amoureuses et les mystères que chacun choisit de garder sur sa vie privée. La traduction de Anne Karita sert parfaitement le rythme et la délicatesse de l’écriture et la finesse psychologique de l’auteur. Un très bon moment de lecture, et une profonde réflexion sur les rapports humains, notamment en matière d’amitié.

Du Tatarstan jusqu’en Sibérie

Zouleikha

Heureuse rentrée littéraire de septembre 2017 : Claude (librairie Lectures Vagabondes à Liffré) m’a proposé certains livres qu’elle a reçus en avant première et parmi eux, “Zouleikha ouvre les yeux” de Gouzel Iakhina chez Noir sur Blanc qui sortira le 20 août prochain.

Un grand moment de lecture m’avait-elle prévenue et, de fait, un plaisir intense tout au long de ces presque cinq cents pages, à découvrir ce que sera la vie de la toute jeune Zouleikha, déportée du fait de dékoulakisation en 1930 de son Tatarstan natal jusqu’au sud profond de la Sibérie, sur la rivière Angara, affluent de  l’Iénisseï.

Zouleikha est mariée à un homme bien plus âgé qu’elle, plutôt bon  – car il ne la bat pas – mais sans cesse menacée et maltraitée par sa belle-mère qui ne lui trouve que des défauts dont l’un, et pas des moindres, est d’avoir perdu l’une après l’autre ses quatre filles ! Le travail de l’aube jusqu’au soir est son lot, et sa vie se déroule selon les valeurs musulmanes que sa mère lui a enseignées et qui dictent sa conduite de soumission et de labeur.

Mais nous sommes au début de la dékoulakisation cette doctrine soviétique stalinienne prônant la disparition des koulaks, des petits propriétaires terriens (comme le mari de Zouleikha) au profit des exploitations agricoles d’Etat. Ce mouvement génocidaire verra la déportation vers la Sibérie de près de quatre millions de personnes et l’établissement de goulags (acronyme russe signifiant Glavnoïe Oupravlenie Laguereï) qui sont des camps de travaux forcés en URSS où seront détenus principalement des prisonniers politiques, adversaires supposés du régime.

Près d’un million de morts durant les transports pour acheminer les déportés, et Zouleikha va faire partie de cette migration forcée qui prendra des mois, dans des conditions dantesques, vers une destination inconnue d’elle et de ses compagnons de voyage. Ils seront débarqués sur la rive de la rivière Angara, un affluent de l’Ienisseï, et laissés là, loin de toute civilisation, sous le commandement d’un capitaine de l’armée soviétique, lui-même confronté au désaveu de sa hiérarchie.

Nous vivrons alors l’installation de cette colonie pénitentiaire, la pérennisation de ce camp qui deviendra village puis petite ville, perdu dans l’immensité de l’ourmane ( la taïga russe), où cohabiteront paysans tatars, intellectuels exilés de Saint-Petersbourg, chrétiens, musulmans, prisonniers de droit commun, où les croyances et superstitions seront confrontées à la réalité qu’impose la survie en milieu hostile, où les caractères se révéleront face aux éléments contraires. Zouleikha y mettra au monde un fils et découvrira l’amour, qu’elle n’acceptera qu’après un long et intense travail intérieur d’émancipation.

Comment ne pas vibrer en découvrant les multiples aventures qui conduiront cette petite poignée de personnages tellement fascinants, attachants, jusque dans les années 50. Voici en effet, comme l’écrit Ludmilla Oulitskaïa dans sa préface : ” une oeuvre si puissante, qui chante l’amour et la tendresse en plein enfer”.

La traduction de Laure Mabillard sert au plus juste l’écriture de Gouzel Iakhina, nous offrant des phrases éclatantes, colorées, odorantes et chatoyantes qui nous emportent comme le cours bouillonnant de l’Angara.

 

Libraire envers et contre tous !

la libraire

Bien sûr, sur cet étal plein de livres quasi neufs à la braderie, ce titre m’a attirée ! En plus la collection “Petit Quai Voltaire” (chez Gallimard) est si jolie. Ce roman court a été publié en 1978 outre Manche par une jeune femme de 60 ans, qui fut journaliste à la BBC puis directrice d’un magazine littéraire et enfin (et surtout)  libraire.

L’histoire se déroule en 1959 dans une petite ville anglaise du Suffolk sur la côte Est, Hardborough, que son insignifiance insondable rend déroutante. Les habitants se connaissent tous, s’épient les uns les autres quasi en tout innocence tellement la vie est plate et sans intérêt. Même le poissonnier envisage de vendre son échoppe tant l’activité commerciale est insipide dans cette contrée où le hareng constitue pourtant la base de  l’alimentation locale !

Mrs Florence Green, encore jeune et veuve, et qui s’est installée récemment à Hardborough, se décide à faire des démarches pour ouvrir une librairie, forte d’une expérience passée dans une importante firme où elle avait travaillé avant la guerre. Le banquier lui réserve un accueil dissuasif, laissant entendre que la création par une femme seule d’un nouveau commerce dans leur ville et qui plus est, une librairie, relève de la plus haute fantaisie. D’ailleurs, une des personnalités de la place, Mrs Gamart, ayant eu vent de ce projet, invite Mrs Green à une réception qu’elle donne”à l’usage du comté et d’hôtes venus de Londres”, et entend bien expliquer à cette audacieuse combien le local qu’elle envisage d’acheter l’intéresse, elle, Mrs Gamart !

Seulement Florence Green va s’entêter dans son projet et en dépit de la vétusté des lieux, The Old House étant percluse d’humidité, et pire, hantée par un esprit frappeur des plus actifs, elle mènera à bien son projet, rencontrant même dans un premier temps un certain succès qui déroutera son notaire, son banquier et tous les notables de Hardborough. Mais Mrs Gamart, forte de son pouvoir et de son réseau social, n’a pas dit son dernier mot !

Perfidie, étroitesse d’esprit, humour, fielleuses bonnes manières, art de la litote, Penelope Fitzgerald nous offre ici  une chronique douce-amère et précise des affres du métier de libraire, et témoigne du climat délétère qui empoisonne la vie de province, ses médisances, l’ostracisme dont sont victimes ceux qui se révèlent coupables de nouveauté. Le conformisme acrimonieux de cette petite bourgade de province est admirablement campé par l’auteur. Michèle  Lévy-Bram nous en offre une traduction soignée et fine. Un délicieux bonbon anglais que ce livre suave.