Category Archives: Littérature

Première sélection Prix Bonnemain

Bientôt, le lancement du Prix des lecteurs de Bonnemain, édition 2017-2018 ; voici près de 15 ans que, chaque début d’automne, nous nous réunissons à la bibliothèque de Bonnemain pour que je puisse présenter les six titres que le comité sélectionne. Six romans récents, six mois pour les lire et élire celui qui nous a touché le plus de lectrices et de lecteurs.

Voici donc la présélection :

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Dès samedi 7 octobre, vous découvrirez la sélection de notre comité. La présentation des livres se fera le dimanche 5 novembre prochain  à 16h à la bibliothèque de Bonnemain : j’évoquerai chacun de ces romans et proposerai des extraits pour donner la musique des auteurs, le tout autour d’un savoureux goûter.

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Femme au Moyen-Age

la nuit des béguines

Aline Kiner dont le talent d’historienne ne fait aucun doute, nous invite à découvrir le béguinage de Paris. C’est le béguinage royal dont il s’agit, qui est directement placé sous la protection du roi, et en particulier celui de Philippe Le Bel en cette année 1310 où débute l’histoire de ces quelques femmes qui seront confrontées à la volonté de l’Eglise de démanteler ce qu’elle estime être une enclave insupportable de liberté féminine.

Maheut la Rousse trouve refuge au grand béguinage, victime d’un mariage forcé et traquée par un moine franciscain. Ysabel, l’intendante qui connaît tous les secrets des plantes veille sur  elle, tandis que les béguines sont aux prises avec une sourde et lancinante inquiétude, celle de voir leur statut condamné par les autorités religieuses.

Nous  découvrons ainsi le curieux mode de vie de ces femmes, dans nombre de grandes villes d’Europe. Elles refusent le mariage ou sont veuves, et désirent demeurer laïques pour étudier et travailler à leur guise. Elles vivent soit dans des béguinages sous la direction d’une maîtresse librement choisie, soit dans des quartiers marchands où leur nombre et leur mode de vie les protègent. Mais nous sommes à un tournant de la chrétienté : il s’agit de dissoudre l’ordre des Templiers, de la montée en puissance de la Sainte Inquisition avec son cortège d’exactions sous prétexte de chasser l’hérésie.

Aline Kiner, qui maîtrise parfaitement son propos, nous conte ici un Moyen Age haut en couleur, grâce à une mise en scène très réaliste, usant de descriptions très précises et vivantes, nous donnant ainsi l’occasion de rencontrer des femmes étonnamment modernes dans leurs aspirations en dépit de la menace permanente que les us et coutumes et la fragilité de leur position font peser sur elles.

Une belle aventure aux temps des bûchers et des manuscrits interdits sur les pas de quelques femmes impressionnantes de force et d’érudition.

Béguinage de Kortrijk en Belgique

Tresser les liens

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C’est grâce à ma belle-soeur que j’ai entendu parler de ce livre, bientôt relayée par Claude, la libraire de Lectures Vagabondes à Liffré.

Et voilà, je l’ai lu, je l’ai aimé et je vais essayer de vous transmettre le plaisir de cette découverte !

Trois femmes, trois destins, trois pays, une même époque – la nôtre- et bien sûr la disparité de la condition féminine selon la situation géographique, sociétale, les traditions. Pourtant un point commun se dessine très vite pour ces trois femmes : le courage, celui de lutter contre l’adversité, celui d’affronter les habitudes, coutumes, classes sociales, et plus encore celui de s’affirmer dans un monde encore essentiellement masculin.

Vous allez faire la connaissance de Smita qui vit au Nord de l’Inde, de Giulia qui est sicilienne et de Sarah, une executive woman canadienne. Chacune d’elle est à un tournant de sa vie, et doit décider de son avenir : subir ou lutter.

Smita appartient à la plus basse caste aux Indes : elle est Intouchable et n’a aucune chance de s’extraire de la condition terrible qui est faite à ceux de sa caste. Pourtant elle a un rêve, puissant, quasi mortel, celui de voir sa fille aller à l’école.

Giulia travaille elle avec son père dans l’atelier de confection de perruques  en cheveux véritables, approvisionné et c’est un honneur, uniquement par des cheveux italiens, siciliens même !

Sarah est une avocate extrêmement respectée, crainte, qui s’est battue pour décrocher un poste d’associé au sein d’un cabinet prestigieux et elle a organisé sa vie, privée et professionnelle, de manière stricte, sans que jamais elle baisse la garde.

Ces trois femmes, bien que contemporaines, n’ont rien en commun. Chacune vit son combat à sa manière, et c’est sans le savoir qu’elles sont liées, par ce qu’elles ont de plus précieux : leur force de vie et de caractère.

Vous allez vous laissez emporter par ce tourbillon qui vous entraînera à la découverte de ces trois univers, si différents mais tellement semblables cependant dans la condition qui est faite aux femmes. C’est la liberté qui les guidera pour votre plus grand plaisir de lecture.

Rester ou fuir ?

les insouciants

Peter Behrens m’avait déjà enchantée avec “Les O’Brien” paru en 2014 chez Philippe Rey, que je remercie d’ailleurs ici pour sa ligne éditoriale et les magnifiques couvertures qu’il choisit toujours.

Alors oui, sans hésiter, les Insouciants. Quel paradoxe que ce titre pour une histoire qui conduira le lecteur au coeur des exactions des deux guerres mondiales. Quelle belle idée pourtant de raconter ces périodes terribles à travers la jeunesse de Billy et Karin qui, prisonniers du quotidien, ne bénéficient pas de cette vision d’ensemble qui est la nôtre maintenant que le temps a passé. Alors oui, ils sont insouciants, du moins un temps assez long, s’efforçant de vivre leur époque, ses progrès, ses musiques, ses potentialités pour deux jeunes gens ambitieux et pleins de vie.

Billy naît en 1909 sur l’île de Wight où son père est skipper d’un richissime baron juif allemand. Il est fasciné par la fille du baron, Karin von Weinbrenner, enfant fantasque et tout à la fois rêveuse et entreprenante. La première guerre mondiale va faire exploser cet équilibre qui unit les deux familles, et tandis que Heinrich Langue, le père de Billy est emprisonné à Londres pour espionnage, puis en tant que prisonnier de guerre car allemand, son épouse, accepte de se réfugier en Irlande chez son père, puis chez Constance sa belle-mère. Les ressources financières s’épuisent, mais Billy gardera de cette enfance sur la terre d’Irlande, un beau souvenir, aussi lumineux que celui de ses parents Buck et Eilin qui chériront leur vie durant les années passées à Sanssouci dans la propriété du baron sur l’ïle de Wight.

Les deux familles se retrouveront en Allemagne, à Francfort sur le Main, dès 1919, à Walden, la propriété du Baron dont la richesse lui permet d’offrir une situation à Buck, tandis que son épouse accompagnera dans ses voyages Lady Maire, la mère de Karin, dont la passion consiste à constituer une fascinante collection d’oeuvres d’art religieux.

Les deux jeunes gens grandissent assez éloignés l’un de l’autre sauf au cours des vacances d’été où tous deux se retrouvent à Walden, et se dessine peu à peu une intense fascination de Billy pour la jeune fille. Des affinités les réunissent peu à peu : le jazz, la vitesse, et surtout un rêve d’évasion au Mexique forgé dans les lectures de leur enfance : le désert El Llano Estacado les transportera dans un futur enchanté.

Ce roman est diaboliquement construit alternant les différentes époques, ce qui renforce le trouble de cet entre-deux-guerres en Allemagne où le lecteur assiste à la montée du nazisme et de son antisémitisme féroce, avec son cortège de mesures criminelles, sans que vraiment les deux héros n’en prennent la mesure. Avec insouciance, ils vivent leur vie de jeunes adultes accédant à un premier emploi et à l’indépendance, en traitant cette arrivée du chancelier Hitler comme une avancée putride de la politique mais qui ne pourra jamais les concerner. La judaïté de Karin n’est pas encore un problème, jusqu’à ce que les exactions commencent tant à Berlin, qu’à Francfort. Billy et Karin sont alors confrontés à la peur, qu’ils veulent conjurer en s’étourdissant ce que leurs rencontres à Charlottenburg leur permettra d’occulter encore un peu.

Ce roman est fascinant par sa construction dans le temps,  l’inclusion de lettres, d’un journal, la précision des détails, la beauté de la langue (un grand merci à la traductrice Isabelle Chapman). Les caractères des personnages sont magnifiquement rendus, l’atmosphère délétère de cette époque où se côtoient des violences intolérables et des moments de pur bonheur se révèle d’une véracité impressionnante. Tout concourt à faire de ce roman dense, ample, foisonnant, un moment de lecture prenant, captivant, qui happe le lecteur, et résonnera longtemps après les dernières phrases.

” En janvier 1933, von Papen et son entourage proposèrent le poste de chancelier à “l’invraisemblable Danubien”. Mon père affirmait que les Allemands ne toléreraient pas longtemps cette crapule. Cette nomination était trop scandaleuse. Ce type était un imbécile, un débile mental. Les hommes politiques partisans d’un pouvoir réactionnaire se servaient de lui comme d’un pantin pour éliminer les socialistes et les libéraux. Mais les généraux ne se soumettraient jamais à ce chimpanzé dont le programme dément ne pouvait que mener à une guerre désastreuse.

Ce type ne tiendrait pas plus de deux semaines. Un mois tout au plus.

L’analyse de Buck était raisonnable, seulement elle n’avait rien à voir avec la réalité.”

 

Songe, jeux de lumière, symphonie de rouge

CVT_Vermeer-entre-deux-songes_9721   l'endormie Vermeer

Gaëlle Josse nous convie, avec ce petit bijou publié aux éditions invenit dans la collection Ekphrasis, à la découverte d’un merveilleux tableau de Vermeer : “L’endormie”. A chacun de ses passages à New York l’auteur a rendez-vous avec cette jeune femme qui dort désormais au Metropolitan Museum.

Nous allons découvrir l’oeuvre, nous y plonger, boire cette lumière étonnante, nous laisser captiver par cette symphonie de rouge, et puis partir à la découverte d’autres toiles de Vermeer qui accompagnent celle-ci au Musée, et d’autres dans la ville “qui ne dort jamais”.

Familière de la peinture hollandaise du XVII ème siècle, Gaëlle Josse nous avait déjà plongés dans l’univers de contemporains de Vermeer : Emmanuel de Witt dans le roman  “Les heures silencieuses” et Georges de La Tour dans le roman  “L’ombre de nos nuits”. Dans cette nouvelle lecture d’une oeuvre picturale, elle s’attache à imaginer qui peut bien être cette jeune assoupie, interrogeant les moindres détails de la toile. Une sorte d’enquête qui projette le lecteur dans le monde de l’art, de la peinture par delà les époques, et l’amène à s’interroger sur sa place dans notre vie et le regard qu’elle nous conduit à porter sur notre quotidien à travers le prisme de l’esthétique.

“De retour downtown après ma visite au Metropolitan, je quitte l’intenable chaleur du métro à la station East Broadway, au coeur de Chinatown. C’est là que se trouve mon hôtel. Des femmes menues s’abritent du soleil sous des parapluies, d’autres transportent des sacs de courses en plastique qui leur scient les doigts. Soudain, je m’arrête devant une vitrine. C’est celle d’un fast-food. Minuscule. Un couloir, à peine, graillonneux et encombré, deux tables près de la vitrine constellée d’autocollants décolorés. La peinture est écaillée, le sol souillé de traces de pas. L’offre alimentaire est constituée de photos sous plastique, commentées en idéogrammes, seul le prix est affiché en dollars.

A la table la plus proche de la rue, une jeune femme dort, devant les reliefs de son dîner, une barquette en polystyrène blanc rendue translucide par le gras, au fond de laquelle demeurent quelques nouilles emmêlées et une paire de baguettes jetables en bois, et aussi une boîte métallique de bière et un gobelet en plastique strié. En face d’elle, une autre barquette vide, une autre canette. Elle n’a pas dîné seule. (…) Elle dort. Je reste là, immobile devant cette troublante réplique de mon endormie du Metropolitan. Vertige. Stupeur. Etrange, troublante correspondance. Le tableau s’invite dans la vie.”

Gaëlle Josse nous émeut dans sa prégnante compréhension de la ville, de son immensité, de ces vies inconnues dont nous pouvons dérober quelques images, et elle nous livre le secret de son écriture si magnifiquement humaine et sensible : “Je comprends alors pourquoi j’écris. J’écris pour dire des histoires d’égarés, de démunis, de perdus, d’abandonnés.”