Category Archives: peinture

Un doux au-revoir !

inquiétude michèle Lesbre

Oui, un doux au-revoir, après ce merveilleux temps de rencontre aux Escales de Binic, édition 2018. J’ai eu le bonheur de passer un long moment en tête à tête avec Michèle Lesbre et de converser avec elle, dans le calme feutré d’une jolie crêperie bretonne, savourant un échange fait de tout et de rien au rythme attentif et chaleureux de notre conversation.

Aussi ai-je choisi de prolonger ce moment cadeau en découvrant un des rares livres d’elle que je n’ai pas encore lu : “Inquiétude” aux excellentes éditions du Chemin de Fer (http://www.chemindefer.org). Le titre m’ a plu, les illustrations de Ugo Bienvenu aussi, qui accompagnent la narration comme c’est le propos de cette collection, et l’épigraphe extraite de ” Le bonheur des tristes” de Luc Dietrich est un point d’orgue qui me renvoie à  l’un des écrivains fétiches de mon amie Mérédith Le Dez.

Alors voilà, ce petit texte a tenu toutes ses promesses, c’est un bijou. L’écriture est fluide, simple et belle comme du Verlaine, tissée d’une délicate mélancolie qui vous embarque sur les pas de cet homme, à l’enfance détruite par la disparition du père, l’imprégnant à jamais d’une inquiétude indélébile que seule la déambulation solitaire dans cette ville démesurée peut essayer d’atténuer. Une histoire ciselée d’un anéantissement souhaité par ce vieil enfant, incapable de vivre en société, s’extrayant chaque jour un peu plus du réel et se réfugiant dans un imaginaire où seule sa voisine du dessus parvient à animer quelque désir, à susciter quelque inquiétude !

L’abandon, la perte, l’incommunicabilité, la réclusion volontaire pour gagner enfin une paix perdue à jamais dans l’enfance explosée, et voilà une histoire, certes triste, mais si belle, si vraie, si capturante où résonne la musique des nuits de la ville, les pas sur les pavés, les glissements feutrés des bateaux sur le fleuve, les éclats des chansons dans les bars lorsque les portes s’ouvrent sur le noir de la nuit, un film d’atmosphère, au désenchantement suave. Merci à l’auteur de tant de talent.

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Songe, jeux de lumière, symphonie de rouge

CVT_Vermeer-entre-deux-songes_9721   l'endormie Vermeer

Gaëlle Josse nous convie, avec ce petit bijou publié aux éditions invenit dans la collection Ekphrasis, à la découverte d’un merveilleux tableau de Vermeer : “L’endormie”. A chacun de ses passages à New York l’auteur a rendez-vous avec cette jeune femme qui dort désormais au Metropolitan Museum.

Nous allons découvrir l’oeuvre, nous y plonger, boire cette lumière étonnante, nous laisser captiver par cette symphonie de rouge, et puis partir à la découverte d’autres toiles de Vermeer qui accompagnent celle-ci au Musée, et d’autres dans la ville “qui ne dort jamais”.

Familière de la peinture hollandaise du XVII ème siècle, Gaëlle Josse nous avait déjà plongés dans l’univers de contemporains de Vermeer : Emmanuel de Witt dans le roman  “Les heures silencieuses” et Georges de La Tour dans le roman  “L’ombre de nos nuits”. Dans cette nouvelle lecture d’une oeuvre picturale, elle s’attache à imaginer qui peut bien être cette jeune assoupie, interrogeant les moindres détails de la toile. Une sorte d’enquête qui projette le lecteur dans le monde de l’art, de la peinture par delà les époques, et l’amène à s’interroger sur sa place dans notre vie et le regard qu’elle nous conduit à porter sur notre quotidien à travers le prisme de l’esthétique.

“De retour downtown après ma visite au Metropolitan, je quitte l’intenable chaleur du métro à la station East Broadway, au coeur de Chinatown. C’est là que se trouve mon hôtel. Des femmes menues s’abritent du soleil sous des parapluies, d’autres transportent des sacs de courses en plastique qui leur scient les doigts. Soudain, je m’arrête devant une vitrine. C’est celle d’un fast-food. Minuscule. Un couloir, à peine, graillonneux et encombré, deux tables près de la vitrine constellée d’autocollants décolorés. La peinture est écaillée, le sol souillé de traces de pas. L’offre alimentaire est constituée de photos sous plastique, commentées en idéogrammes, seul le prix est affiché en dollars.

A la table la plus proche de la rue, une jeune femme dort, devant les reliefs de son dîner, une barquette en polystyrène blanc rendue translucide par le gras, au fond de laquelle demeurent quelques nouilles emmêlées et une paire de baguettes jetables en bois, et aussi une boîte métallique de bière et un gobelet en plastique strié. En face d’elle, une autre barquette vide, une autre canette. Elle n’a pas dîné seule. (…) Elle dort. Je reste là, immobile devant cette troublante réplique de mon endormie du Metropolitan. Vertige. Stupeur. Etrange, troublante correspondance. Le tableau s’invite dans la vie.”

Gaëlle Josse nous émeut dans sa prégnante compréhension de la ville, de son immensité, de ces vies inconnues dont nous pouvons dérober quelques images, et elle nous livre le secret de son écriture si magnifiquement humaine et sensible : “Je comprends alors pourquoi j’écris. J’écris pour dire des histoires d’égarés, de démunis, de perdus, d’abandonnés.”