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Un livre-trésor !

Demain c'est le beau monde Kalouaz

Ahmed Kalouaz va bientôt venir en Bretagne pour une soirée à Lectures Vagabondes, la librairie de mon amie Claude à Liffré et le lendemain au Salon du livre de Dol de Bretagne, Lir’A Dol, où j’aurai le grand plaisir d’animer une rencontre. Je me suis donc immergée dans ses livres, et ce soir c’est “Demain c’est le beau monde” que je termine, émue, bouleversée, éblouie.

Les mots ne sont pas trop forts ; l’histoire est celle d’une musicienne, violoncelliste, qui s’éloigne pour quelques jours de son compagnon, atteint de la plus sournoise des maladies, la démence sénile, l’Alzheimer, ce nom si terrible qui fait frémir chacun de nous. Elle nous emmène pour son échappée belle, sur les traces de leurs voyages antérieurs, dans ce Sud Est auquel Ahmed rend un vibrant hommage.

Tout est beau dans ce monde qu’il nous écrit avec tellement de douce  pudeur, la tendresse, l’amour profond, la musique, les paysages si intensément vivants, le fil des saisons, les rencontres et rendez-vous que celle qui s’offre cette pause de nature et de souvenirs radieux raconte avec une infinie sensibilité. Il faudrait recopier presque toutes les phrases tellement elles me font écho, me soufflant à mon tour des phrases que je note dans les marges, comme un viatique.

Cette maladie, à  peine nommée, tellement dévastatrice, elle nous la raconte autrement, entre oubli et résurgences, au fil des jours qui voient les mots s’en aller, les souvenirs disparaître, les efforts couronnés d’insuccès, la colère aussi et l’agressivité qui s’emparent du malade dont la conscience très longtemps perdure, pour s’enliser à jamais dans une nuit terrible pour l’autre ; et puis son chagrin à elle, sa compagne désemparée, effrayée, démunie, qui cherche à ralentir le temps pour que la maladie ralentisse et leur laisse quelques moments de tendresse, de bonheur, de partage.

La délicatesse d’Ahmed Kalouaz dans la narration de cette tentative vouée à l’échec, la poésie si tendre de son écriture qui nous transporte au plus beau de cette nature qu’il raconte, la finesse et la sensibilité de son approche d’une telle souffrance font de ce livre un trésor.

Et pour toujours, ce vers de Paul Eluard, qui rythme le récit :

“Je fête l’essentiel, je fête ta présence”.

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Rire à la vie

Cette fois encore, Gaëtan Lecoq nous offre un roman hommage. Après « Les pieds nus de Zadkine » en 2012, où il cheminait aux côtés de « Pinson », jeune garçon fasciné par le sculpteur Zadkine, il nous emmène sur les traces du grand écrivain breton, Xavier Grall, formidable journaliste, auteur et poète, que sa santé fragile conduisit à brûler la vie de toute son énergie.

L’écriture de Gaëtan Lecoq est ample, dense, profondément musicale et lumineuse, où les couleurs de la Bretagne résonnent aux accords du jaune des ajoncs, du vert et du mauve des bruyères et des brandes. Force et tendresse, calme et ardeur animent ces pages captivantes.

Déjà le titre étonne, tant le Xavier Grall que nous croyons connaître apparaît souvent inquiet, emporté, absolu, avec son visage taillé à la serpe, son regard terriblement noir, son étique silhouette. Et pourtant, Paul, le narrateur nous amènera à prendre conscience de la formidable capacité de joie de ce barde breton et ses rires qui retentissent au fil des chapitres, ponctuent chaque étape de sa vie que nous découvrons.

C’est Grall qui « frappe à la porte » des rêves de Paul et s’invite dans sa vie, dans son désir d’écrire, et ce médecin de famille breton retrouve alors la volonté d’écrire qui s’était diluée dans un quotidien un peu terne. S’en suit une quête forcenée pour dire, raconter, voire inventer cet auteur qui obsède Paul au point qu’il se retrouve en discussion avec lui, par-delà les rêves, devenant Paolig. La bretonnisation du prénom comme la marque une communauté de pensée, qui conduit notre narrateur à mettre ses pas dans ceux de son héros, s’enfonçant plus avant dans la Bretagne de Xavier Grall, rencontrant sa veuve, écoutant les conseils de lecture de celui qu’il appelle maintenant Xavier.

Nous vivons alors au rythme de la courte vie de Grall, nous désolant de cette maladie emphysémateuse qui pourtant le décide à revenir en Bretagne, cette Bretagne qu’il entend accompagner vers la modernité, rompant avec une vision passéiste qu’il dénoncera avec véhémence. Certains de ses engagements, pas toujours bien compris, voire contestables, durciront la relation avec Paul – Paolig. En parallèle nous respirons au gré des lettres de Paul à la jeune libraire Ana, dont la rencontre a su relancer « cette folie d’écriture » qui l’anime depuis toujours.

A vous laisser ainsi emporter sur les traces de « cette sacrée gueule de Breton », vous éprouverez à n’en pas douter une furieuse envie de relire ses textes, de dialoguer à votre tour avec lui, de confronter votre Bretagne à la sienne et comme Paul vous ne pourrez-vous défendre d’admirer la profonde humanité de cet écrivain envoûtant. Merci à Gaëtan Lecoq de nous avoir offert un si beau moment de communion avec la littérature.

La mobylette de l’espoir !

femme à la mobylette

Nous avons déjà eu le plaisir de sélectionner un roman de Jean-Luc Seigle pour notre prix des lecteurs de Bonnemain : c’était « En vieillissant les hommes pleurent » : L’histoire d’un ouvrier chez Michelin et de sa famille en 1961, pris dans la tourmente de la guerre d’Algérie, toute une histoire découverte grâce au petit écran de la télévision qui vient d’apparaître dans la maison.

Jean-Luc Seigle est un écrivain, dramaturge et romancier ;  il est également scénariste pour la  télévision. Il a été élevé par son grand-père paysan, puis ouvrier chez Michelin et sa grand-mère communiste et grande lectrice. Il est originaire du Puy de Dôme.

Cette fois, il s’agit d’une femme, mère de trois enfants, qui voit sa vie se déliter entièrement face à la réalité d’un divorce douloureux, de la perte d’un emploi qui la prive de revenus et par conséquent de la possibilité d’élever décemment ses enfants. Son ex-mari la menace de les prendre avec lui et sa nouvelle femme, loin d’elle, en bas de la France ! Reine se sent au bout de tout espoir. Il faudrait un miracle pour la sauver. Sa maison et son jardin en particulier vont à vau l’eau, elle n’a plus de forces pour faire face. Ce qui l’aide à ne pas se laisser totalement dépasser (elle envoie toujours ses enfants à l’école et leur fait à manger, même  si elle ne surveille plus les devoirs ni la vie à la maison), ce qui l’amène à résister, c’est son talent pour la couture et en particulier la confection de petits tableaux magnifiant le quotidien, sorte de patchwork de ses rêves et espoirs ;  elle les appelle ses « tissanderies ».

Et pourtant, elle va dans un ultime effort, débroussailler et nettoyer son jardin et ainsi découvrir, sous l’amas des détritus laissé par son ex-mari, une mobylette bleue et miracle, celle-ci démarre ! Voilà la solution pour répondre à l’annonce qu’elle a repérée pour un travail dans une autre ville, ce qui demandait un moyen de locomotion qu’elle n’avait pas jusque-là.

Reine retrouve l’espoir, elle va gagner de nouveau de quoi vivre, et pouvoir gâter ses enfants. Ce qui l’a aidée à tenir, va également apporter un plus pour  son nouveau travail : ses tissanderies contribueront à  la rendre indispensable dans son nouveau poste.

La réalité sociale de notre époque, la simplicité de Reine, sa candeur, la beauté des sentiments et des rêves en dépit de la difficulté du quotidien, la bonté immense de Reine, tout ici est réuni pour constituer un très beau et grand  livre.

Le Montana, une cabane, une histoire

Le Montana, rien que le nom me fait rêver. Une cabane dans ces magnifiques forêts du Nord des Etats-Unis, perdue, au bord d’une rivière qu’il faut traverser chaque fois qu’on veut retourner à la “civilisation”. Trois femmes, trois générations, une histoire de survie au coeur d’une nature souvent rude mais tellement belle, une histoire d’amitié profonde, durable, salvatrice, une histoire d’entraide indéfectible au f il des années.

Eveline s’est mariée à Emil qui a émigré dans le Montana pour fuir son Allemagne natale dont le racisme et le chômage n’offre plus beaucoup d’espoir en l’avenir. Ils viennent de s’installer dans une cabane au coeur de la forêt. Pas d’eau, pas d’électricité,  un approvisionnement difficile, tout le bois à couper pour se chauffer durant les hivers si longs et rigoureux, mais une force de vie et un amour qui les galvanisent et leur offre un fils.

Pourtant, c’est une lettre qui enclenchera le processus de sabotage de ce bonheur simple qui les portait :Emil doit retourner en Allemagne pour soigner et accompagner son père, gravement malade. Son retour aux USA sera compromis par l’entrée en guerre de l’Allemagne en 1939. Eveline choisit de rester seule avec son fils dans la cabane, s’appuyant sur l’amitié de Lulu, une femme qui , avec son fils illégitime, a fuit la vie en ville pour se mettre à l’abri de ceux qui la jugent. De part et d’autre de la rivière ces deux femmes se sont découvertes, sont devenues amies.  Un soir, un drame. Eveline sera victime d’un viol. Avec l’aide de Lulu et de son compagnon Reddy, elle mènera sa grossesse à terme, sans en souffler mot dans ses lettres à Emil, et choisira d’abandonner la petite fille, qui vient de naître, à la porte de l’orphelinat de la ville voisine.

S’en suivra le récit de la deuxième génération, l’enfance de cette petite fille sans père  ni mère, dans des conditions terribles, puis  celui de la troisième génération qui donnera à penser qu’une malédiction s’est abattue sur cette jeune famille qui venait de s’établir dans ces contrées retirées du Montana.

Grâce à la traduction élégante et soignée de Josette Chicheportiche, vous pourrez dévorer ce roman de la féminité à la fois respectée et malmenée, cet hommage vibrant à l’amitié et à la nature qui donne foi en l’humanité même si les blessures que les hommes peuvent s’imposer sont souvent terribles.

Rester ou fuir ?

les insouciants

Peter Behrens m’avait déjà enchantée avec “Les O’Brien” paru en 2014 chez Philippe Rey, que je remercie d’ailleurs ici pour sa ligne éditoriale et les magnifiques couvertures qu’il choisit toujours.

Alors oui, sans hésiter, les Insouciants. Quel paradoxe que ce titre pour une histoire qui conduira le lecteur au coeur des exactions des deux guerres mondiales. Quelle belle idée pourtant de raconter ces périodes terribles à travers la jeunesse de Billy et Karin qui, prisonniers du quotidien, ne bénéficient pas de cette vision d’ensemble qui est la nôtre maintenant que le temps a passé. Alors oui, ils sont insouciants, du moins un temps assez long, s’efforçant de vivre leur époque, ses progrès, ses musiques, ses potentialités pour deux jeunes gens ambitieux et pleins de vie.

Billy naît en 1909 sur l’île de Wight où son père est skipper d’un richissime baron juif allemand. Il est fasciné par la fille du baron, Karin von Weinbrenner, enfant fantasque et tout à la fois rêveuse et entreprenante. La première guerre mondiale va faire exploser cet équilibre qui unit les deux familles, et tandis que Heinrich Langue, le père de Billy est emprisonné à Londres pour espionnage, puis en tant que prisonnier de guerre car allemand, son épouse, accepte de se réfugier en Irlande chez son père, puis chez Constance sa belle-mère. Les ressources financières s’épuisent, mais Billy gardera de cette enfance sur la terre d’Irlande, un beau souvenir, aussi lumineux que celui de ses parents Buck et Eilin qui chériront leur vie durant les années passées à Sanssouci dans la propriété du baron sur l’ïle de Wight.

Les deux familles se retrouveront en Allemagne, à Francfort sur le Main, dès 1919, à Walden, la propriété du Baron dont la richesse lui permet d’offrir une situation à Buck, tandis que son épouse accompagnera dans ses voyages Lady Maire, la mère de Karin, dont la passion consiste à constituer une fascinante collection d’oeuvres d’art religieux.

Les deux jeunes gens grandissent assez éloignés l’un de l’autre sauf au cours des vacances d’été où tous deux se retrouvent à Walden, et se dessine peu à peu une intense fascination de Billy pour la jeune fille. Des affinités les réunissent peu à peu : le jazz, la vitesse, et surtout un rêve d’évasion au Mexique forgé dans les lectures de leur enfance : le désert El Llano Estacado les transportera dans un futur enchanté.

Ce roman est diaboliquement construit alternant les différentes époques, ce qui renforce le trouble de cet entre-deux-guerres en Allemagne où le lecteur assiste à la montée du nazisme et de son antisémitisme féroce, avec son cortège de mesures criminelles, sans que vraiment les deux héros n’en prennent la mesure. Avec insouciance, ils vivent leur vie de jeunes adultes accédant à un premier emploi et à l’indépendance, en traitant cette arrivée du chancelier Hitler comme une avancée putride de la politique mais qui ne pourra jamais les concerner. La judaïté de Karin n’est pas encore un problème, jusqu’à ce que les exactions commencent tant à Berlin, qu’à Francfort. Billy et Karin sont alors confrontés à la peur, qu’ils veulent conjurer en s’étourdissant ce que leurs rencontres à Charlottenburg leur permettra d’occulter encore un peu.

Ce roman est fascinant par sa construction dans le temps,  l’inclusion de lettres, d’un journal, la précision des détails, la beauté de la langue (un grand merci à la traductrice Isabelle Chapman). Les caractères des personnages sont magnifiquement rendus, l’atmosphère délétère de cette époque où se côtoient des violences intolérables et des moments de pur bonheur se révèle d’une véracité impressionnante. Tout concourt à faire de ce roman dense, ample, foisonnant, un moment de lecture prenant, captivant, qui happe le lecteur, et résonnera longtemps après les dernières phrases.

” En janvier 1933, von Papen et son entourage proposèrent le poste de chancelier à “l’invraisemblable Danubien”. Mon père affirmait que les Allemands ne toléreraient pas longtemps cette crapule. Cette nomination était trop scandaleuse. Ce type était un imbécile, un débile mental. Les hommes politiques partisans d’un pouvoir réactionnaire se servaient de lui comme d’un pantin pour éliminer les socialistes et les libéraux. Mais les généraux ne se soumettraient jamais à ce chimpanzé dont le programme dément ne pouvait que mener à une guerre désastreuse.

Ce type ne tiendrait pas plus de deux semaines. Un mois tout au plus.

L’analyse de Buck était raisonnable, seulement elle n’avait rien à voir avec la réalité.”

 

Songe, jeux de lumière, symphonie de rouge

CVT_Vermeer-entre-deux-songes_9721   l'endormie Vermeer

Gaëlle Josse nous convie, avec ce petit bijou publié aux éditions invenit dans la collection Ekphrasis, à la découverte d’un merveilleux tableau de Vermeer : “L’endormie”. A chacun de ses passages à New York l’auteur a rendez-vous avec cette jeune femme qui dort désormais au Metropolitan Museum.

Nous allons découvrir l’oeuvre, nous y plonger, boire cette lumière étonnante, nous laisser captiver par cette symphonie de rouge, et puis partir à la découverte d’autres toiles de Vermeer qui accompagnent celle-ci au Musée, et d’autres dans la ville “qui ne dort jamais”.

Familière de la peinture hollandaise du XVII ème siècle, Gaëlle Josse nous avait déjà plongés dans l’univers de contemporains de Vermeer : Emmanuel de Witt dans le roman  “Les heures silencieuses” et Georges de La Tour dans le roman  “L’ombre de nos nuits”. Dans cette nouvelle lecture d’une oeuvre picturale, elle s’attache à imaginer qui peut bien être cette jeune assoupie, interrogeant les moindres détails de la toile. Une sorte d’enquête qui projette le lecteur dans le monde de l’art, de la peinture par delà les époques, et l’amène à s’interroger sur sa place dans notre vie et le regard qu’elle nous conduit à porter sur notre quotidien à travers le prisme de l’esthétique.

“De retour downtown après ma visite au Metropolitan, je quitte l’intenable chaleur du métro à la station East Broadway, au coeur de Chinatown. C’est là que se trouve mon hôtel. Des femmes menues s’abritent du soleil sous des parapluies, d’autres transportent des sacs de courses en plastique qui leur scient les doigts. Soudain, je m’arrête devant une vitrine. C’est celle d’un fast-food. Minuscule. Un couloir, à peine, graillonneux et encombré, deux tables près de la vitrine constellée d’autocollants décolorés. La peinture est écaillée, le sol souillé de traces de pas. L’offre alimentaire est constituée de photos sous plastique, commentées en idéogrammes, seul le prix est affiché en dollars.

A la table la plus proche de la rue, une jeune femme dort, devant les reliefs de son dîner, une barquette en polystyrène blanc rendue translucide par le gras, au fond de laquelle demeurent quelques nouilles emmêlées et une paire de baguettes jetables en bois, et aussi une boîte métallique de bière et un gobelet en plastique strié. En face d’elle, une autre barquette vide, une autre canette. Elle n’a pas dîné seule. (…) Elle dort. Je reste là, immobile devant cette troublante réplique de mon endormie du Metropolitan. Vertige. Stupeur. Etrange, troublante correspondance. Le tableau s’invite dans la vie.”

Gaëlle Josse nous émeut dans sa prégnante compréhension de la ville, de son immensité, de ces vies inconnues dont nous pouvons dérober quelques images, et elle nous livre le secret de son écriture si magnifiquement humaine et sensible : “Je comprends alors pourquoi j’écris. J’écris pour dire des histoires d’égarés, de démunis, de perdus, d’abandonnés.”