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La mobylette de l’espoir !

femme à la mobylette

Nous avons déjà eu le plaisir de sélectionner un roman de Jean-Luc Seigle pour notre prix des lecteurs de Bonnemain : c’était « En vieillissant les hommes pleurent » : L’histoire d’un ouvrier chez Michelin et de sa famille en 1961, pris dans la tourmente de la guerre d’Algérie, toute une histoire découverte grâce au petit écran de la télévision qui vient d’apparaître dans la maison.

Jean-Luc Seigle est un écrivain, dramaturge et romancier ;  il est également scénariste pour la  télévision. Il a été élevé par son grand-père paysan, puis ouvrier chez Michelin et sa grand-mère communiste et grande lectrice. Il est originaire du Puy de Dôme.

Cette fois, il s’agit d’une femme, mère de trois enfants, qui voit sa vie se déliter entièrement face à la réalité d’un divorce douloureux, de la perte d’un emploi qui la prive de revenus et par conséquent de la possibilité d’élever décemment ses enfants. Son ex-mari la menace de les prendre avec lui et sa nouvelle femme, loin d’elle, en bas de la France ! Reine se sent au bout de tout espoir. Il faudrait un miracle pour la sauver. Sa maison et son jardin en particulier vont à vau l’eau, elle n’a plus de forces pour faire face. Ce qui l’aide à ne pas se laisser totalement dépasser (elle envoie toujours ses enfants à l’école et leur fait à manger, même  si elle ne surveille plus les devoirs ni la vie à la maison), ce qui l’amène à résister, c’est son talent pour la couture et en particulier la confection de petits tableaux magnifiant le quotidien, sorte de patchwork de ses rêves et espoirs ;  elle les appelle ses « tissanderies ».

Et pourtant, elle va dans un ultime effort, débroussailler et nettoyer son jardin et ainsi découvrir, sous l’amas des détritus laissé par son ex-mari, une mobylette bleue et miracle, celle-ci démarre ! Voilà la solution pour répondre à l’annonce qu’elle a repérée pour un travail dans une autre ville, ce qui demandait un moyen de locomotion qu’elle n’avait pas jusque-là.

Reine retrouve l’espoir, elle va gagner de nouveau de quoi vivre, et pouvoir gâter ses enfants. Ce qui l’a aidée à tenir, va également apporter un plus pour  son nouveau travail : ses tissanderies contribueront à  la rendre indispensable dans son nouveau poste.

La réalité sociale de notre époque, la simplicité de Reine, sa candeur, la beauté des sentiments et des rêves en dépit de la difficulté du quotidien, la bonté immense de Reine, tout ici est réuni pour constituer un très beau et grand  livre.

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Le Montana, une cabane, une histoire

Le Montana, rien que le nom me fait rêver. Une cabane dans ces magnifiques forêts du Nord des Etats-Unis, perdue, au bord d’une rivière qu’il faut traverser chaque fois qu’on veut retourner à la “civilisation”. Trois femmes, trois générations, une histoire de survie au coeur d’une nature souvent rude mais tellement belle, une histoire d’amitié profonde, durable, salvatrice, une histoire d’entraide indéfectible au f il des années.

Eveline s’est mariée à Emil qui a émigré dans le Montana pour fuir son Allemagne natale dont le racisme et le chômage n’offre plus beaucoup d’espoir en l’avenir. Ils viennent de s’installer dans une cabane au coeur de la forêt. Pas d’eau, pas d’électricité,  un approvisionnement difficile, tout le bois à couper pour se chauffer durant les hivers si longs et rigoureux, mais une force de vie et un amour qui les galvanisent et leur offre un fils.

Pourtant, c’est une lettre qui enclenchera le processus de sabotage de ce bonheur simple qui les portait :Emil doit retourner en Allemagne pour soigner et accompagner son père, gravement malade. Son retour aux USA sera compromis par l’entrée en guerre de l’Allemagne en 1939. Eveline choisit de rester seule avec son fils dans la cabane, s’appuyant sur l’amitié de Lulu, une femme qui , avec son fils illégitime, a fuit la vie en ville pour se mettre à l’abri de ceux qui la jugent. De part et d’autre de la rivière ces deux femmes se sont découvertes, sont devenues amies.  Un soir, un drame. Eveline sera victime d’un viol. Avec l’aide de Lulu et de son compagnon Reddy, elle mènera sa grossesse à terme, sans en souffler mot dans ses lettres à Emil, et choisira d’abandonner la petite fille, qui vient de naître, à la porte de l’orphelinat de la ville voisine.

S’en suivra le récit de la deuxième génération, l’enfance de cette petite fille sans père  ni mère, dans des conditions terribles, puis  celui de la troisième génération qui donnera à penser qu’une malédiction s’est abattue sur cette jeune famille qui venait de s’établir dans ces contrées retirées du Montana.

Grâce à la traduction élégante et soignée de Josette Chicheportiche, vous pourrez dévorer ce roman de la féminité à la fois respectée et malmenée, cet hommage vibrant à l’amitié et à la nature qui donne foi en l’humanité même si les blessures que les hommes peuvent s’imposer sont souvent terribles.

Rester ou fuir ?

les insouciants

Peter Behrens m’avait déjà enchantée avec “Les O’Brien” paru en 2014 chez Philippe Rey, que je remercie d’ailleurs ici pour sa ligne éditoriale et les magnifiques couvertures qu’il choisit toujours.

Alors oui, sans hésiter, les Insouciants. Quel paradoxe que ce titre pour une histoire qui conduira le lecteur au coeur des exactions des deux guerres mondiales. Quelle belle idée pourtant de raconter ces périodes terribles à travers la jeunesse de Billy et Karin qui, prisonniers du quotidien, ne bénéficient pas de cette vision d’ensemble qui est la nôtre maintenant que le temps a passé. Alors oui, ils sont insouciants, du moins un temps assez long, s’efforçant de vivre leur époque, ses progrès, ses musiques, ses potentialités pour deux jeunes gens ambitieux et pleins de vie.

Billy naît en 1909 sur l’île de Wight où son père est skipper d’un richissime baron juif allemand. Il est fasciné par la fille du baron, Karin von Weinbrenner, enfant fantasque et tout à la fois rêveuse et entreprenante. La première guerre mondiale va faire exploser cet équilibre qui unit les deux familles, et tandis que Heinrich Langue, le père de Billy est emprisonné à Londres pour espionnage, puis en tant que prisonnier de guerre car allemand, son épouse, accepte de se réfugier en Irlande chez son père, puis chez Constance sa belle-mère. Les ressources financières s’épuisent, mais Billy gardera de cette enfance sur la terre d’Irlande, un beau souvenir, aussi lumineux que celui de ses parents Buck et Eilin qui chériront leur vie durant les années passées à Sanssouci dans la propriété du baron sur l’ïle de Wight.

Les deux familles se retrouveront en Allemagne, à Francfort sur le Main, dès 1919, à Walden, la propriété du Baron dont la richesse lui permet d’offrir une situation à Buck, tandis que son épouse accompagnera dans ses voyages Lady Maire, la mère de Karin, dont la passion consiste à constituer une fascinante collection d’oeuvres d’art religieux.

Les deux jeunes gens grandissent assez éloignés l’un de l’autre sauf au cours des vacances d’été où tous deux se retrouvent à Walden, et se dessine peu à peu une intense fascination de Billy pour la jeune fille. Des affinités les réunissent peu à peu : le jazz, la vitesse, et surtout un rêve d’évasion au Mexique forgé dans les lectures de leur enfance : le désert El Llano Estacado les transportera dans un futur enchanté.

Ce roman est diaboliquement construit alternant les différentes époques, ce qui renforce le trouble de cet entre-deux-guerres en Allemagne où le lecteur assiste à la montée du nazisme et de son antisémitisme féroce, avec son cortège de mesures criminelles, sans que vraiment les deux héros n’en prennent la mesure. Avec insouciance, ils vivent leur vie de jeunes adultes accédant à un premier emploi et à l’indépendance, en traitant cette arrivée du chancelier Hitler comme une avancée putride de la politique mais qui ne pourra jamais les concerner. La judaïté de Karin n’est pas encore un problème, jusqu’à ce que les exactions commencent tant à Berlin, qu’à Francfort. Billy et Karin sont alors confrontés à la peur, qu’ils veulent conjurer en s’étourdissant ce que leurs rencontres à Charlottenburg leur permettra d’occulter encore un peu.

Ce roman est fascinant par sa construction dans le temps,  l’inclusion de lettres, d’un journal, la précision des détails, la beauté de la langue (un grand merci à la traductrice Isabelle Chapman). Les caractères des personnages sont magnifiquement rendus, l’atmosphère délétère de cette époque où se côtoient des violences intolérables et des moments de pur bonheur se révèle d’une véracité impressionnante. Tout concourt à faire de ce roman dense, ample, foisonnant, un moment de lecture prenant, captivant, qui happe le lecteur, et résonnera longtemps après les dernières phrases.

” En janvier 1933, von Papen et son entourage proposèrent le poste de chancelier à “l’invraisemblable Danubien”. Mon père affirmait que les Allemands ne toléreraient pas longtemps cette crapule. Cette nomination était trop scandaleuse. Ce type était un imbécile, un débile mental. Les hommes politiques partisans d’un pouvoir réactionnaire se servaient de lui comme d’un pantin pour éliminer les socialistes et les libéraux. Mais les généraux ne se soumettraient jamais à ce chimpanzé dont le programme dément ne pouvait que mener à une guerre désastreuse.

Ce type ne tiendrait pas plus de deux semaines. Un mois tout au plus.

L’analyse de Buck était raisonnable, seulement elle n’avait rien à voir avec la réalité.”

 

Songe, jeux de lumière, symphonie de rouge

CVT_Vermeer-entre-deux-songes_9721   l'endormie Vermeer

Gaëlle Josse nous convie, avec ce petit bijou publié aux éditions invenit dans la collection Ekphrasis, à la découverte d’un merveilleux tableau de Vermeer : “L’endormie”. A chacun de ses passages à New York l’auteur a rendez-vous avec cette jeune femme qui dort désormais au Metropolitan Museum.

Nous allons découvrir l’oeuvre, nous y plonger, boire cette lumière étonnante, nous laisser captiver par cette symphonie de rouge, et puis partir à la découverte d’autres toiles de Vermeer qui accompagnent celle-ci au Musée, et d’autres dans la ville “qui ne dort jamais”.

Familière de la peinture hollandaise du XVII ème siècle, Gaëlle Josse nous avait déjà plongés dans l’univers de contemporains de Vermeer : Emmanuel de Witt dans le roman  “Les heures silencieuses” et Georges de La Tour dans le roman  “L’ombre de nos nuits”. Dans cette nouvelle lecture d’une oeuvre picturale, elle s’attache à imaginer qui peut bien être cette jeune assoupie, interrogeant les moindres détails de la toile. Une sorte d’enquête qui projette le lecteur dans le monde de l’art, de la peinture par delà les époques, et l’amène à s’interroger sur sa place dans notre vie et le regard qu’elle nous conduit à porter sur notre quotidien à travers le prisme de l’esthétique.

“De retour downtown après ma visite au Metropolitan, je quitte l’intenable chaleur du métro à la station East Broadway, au coeur de Chinatown. C’est là que se trouve mon hôtel. Des femmes menues s’abritent du soleil sous des parapluies, d’autres transportent des sacs de courses en plastique qui leur scient les doigts. Soudain, je m’arrête devant une vitrine. C’est celle d’un fast-food. Minuscule. Un couloir, à peine, graillonneux et encombré, deux tables près de la vitrine constellée d’autocollants décolorés. La peinture est écaillée, le sol souillé de traces de pas. L’offre alimentaire est constituée de photos sous plastique, commentées en idéogrammes, seul le prix est affiché en dollars.

A la table la plus proche de la rue, une jeune femme dort, devant les reliefs de son dîner, une barquette en polystyrène blanc rendue translucide par le gras, au fond de laquelle demeurent quelques nouilles emmêlées et une paire de baguettes jetables en bois, et aussi une boîte métallique de bière et un gobelet en plastique strié. En face d’elle, une autre barquette vide, une autre canette. Elle n’a pas dîné seule. (…) Elle dort. Je reste là, immobile devant cette troublante réplique de mon endormie du Metropolitan. Vertige. Stupeur. Etrange, troublante correspondance. Le tableau s’invite dans la vie.”

Gaëlle Josse nous émeut dans sa prégnante compréhension de la ville, de son immensité, de ces vies inconnues dont nous pouvons dérober quelques images, et elle nous livre le secret de son écriture si magnifiquement humaine et sensible : “Je comprends alors pourquoi j’écris. J’écris pour dire des histoires d’égarés, de démunis, de perdus, d’abandonnés.”

Coup de coeur !

Marcus Malte

Marcus Malte possède un univers romanesque bien particulier. Il a souvent écrit dans le genre policier, avec une inventivité maîtrisée et tout à fait étonnante. La force de ses personnages, la tendresse qui transparaît aussi dans ses romans, la puissance de son écriture ont fait que j’ai commencé ce roman qui vient de paraître avec enthousiasme.

Et cet enthousiasme ne s’est pas démenti, loin de là ! Plus de cinq cents pages et toujours la même attention du lecteur, pris dans les rets des aventures de ce personnage qui n’a pas de nom. Voilà Le garçon. Il n’a connu que sa mère, qui l’a maintenu pour d’obscures raisons dans un isolement complet, d’où sa mutité. Il a appris durant sa prime enfance, au contact de la nature, les techniques indispensables pour survivre dans cette contrée aride du Sud de la France.

Il perd sa mère au début du roman, moment terrifiant et initiatique à la fois, et se met alors en chemin. Il part à la rencontre du monde, et des hommes dont une seule fois il a eu un avant-goût en la personne d’un voyageur égaré tout près de leur tanière. S’en suit un périple hallucinant, riche en découvertes, étonnements, désillusions aussi , écoute profonde et sensible toujours, car le Garçon s’il ne parle pas, est un “écouteur” à la conscience aiguë et bienveillante.

Sa découverte du monde va le conduire du plus proche au plus lointain, et aussi du plus simple au plus sophistiqué, jusqu’à découvrir la guerre (celle de 1914), y être enrôlé et appréhender au plus profond de lui les horreurs que les hommes font aux hommes. Son étonnement vis à vis de la civilisation, qu’il ne comprend pas vraiment, le conduira au bout de lui-même, conscient d’appartenir au monde, à la nature, sans doute plus qu’à cette espèce si particulière qu’est l’humanité.

Immense roman, à la sensualité prodigieuse, qui bouscule le lecteur, le menant par le bout de la curiosité, l’obligeant à s’immerger dans cette quête surprenante, insolente, aimante et terrifiante sans que jamais il pense à suspendre sa lecture.

Ils deviendront votre famille !

Jane Smiley

Voici le premier tome d’une “saga” qui nous racontera l’Amérique de Jane Smiley : Un siècle américain.

Un couple de jeunes gens s’installe dans une ferme de l’Iowa, en 1920. Walter Langdon a fait la première guerre mondiale en France et à son retour, il choisit de s’installer à son compte avec sa jeune épouse, Rosanna. Ses idées sont plus progressistes que celles de son père et surtout il s’agit de faire ses preuves. Tous deux sont d’origine allemande, première génération née aux Etats-Unis, mais parlant encore la langue de leurs parents et très imprégnée des coutumes du vieux pays.

Des enfants vont naître années après années et nous suivons l’évolution de cette famille au fur et à mesure que les années passent, que les enfants grandissent, que les techniques changent, que la ferme se développe. Il y aura Franck, l’aîné, le plus étonnant peut-être pour ses parents, puis Joe, puis Mary Elizabeth, Lillian, et Henry, et Claire. La jolie Eloise, cousine de Rosanna, vient l’aider à tenir la maison puis s’en ira vers Washington, épousant un communiste notoire. Un couple la remplacera, le mari s’occupant des travaux de la ferme pour seconder Walter et la jeune femme aidant Rosanna.

Le travail de la ferme évolue, les semences sont hybridées, le rendement importe et le tracteur remplace les chevaux. Le climat de l’Iowa est particulièrement rude l’hiver et la vie de la famille s’en trouve plus difficile encore. Franck partira à l’Université, un des garçons deviendra fermier, Walter, le père, deviendra démocrate et la deuxième guerre mondiale apportera son lot de chagrin, de peur et de bouleversement dans cette famille unie mais qui commence à se disperser au delà des frontières de l’Iowa, tandis que les aînés ont eux-mêmes des enfants. Le krach de 1929, la Dépression, le Maccarthysme, la guerre froide,  les progrès de la médecine et l’arrivée des voitures, l’Amérique change vite, très vite.

Oui, tous les membres de la famille Langdon deviendront votre famille. Vous vous attacherez, vous aurez vos préférences, vous jugerez, vous comprendrez ou pas, mais à chaque chapitre qui correspond à une année dans leur vie (de 1920 à 1953), vous vous réjouirez de lire cette histoire dans l’Histoire, qui vous fait découvrir l’Amérique à l’aune de son humanité. Émotion, tendresse, agacement, étonnement et surtout plaisir garanti à la lecture de ce fantastique roman familial.