Drôles de Dames !

Miniaturiste

Jessie Burton nous offre Amsterdam à l’époque de la République, lorsque les guildes des marchands faisaient régner l’ordre le plus rigoureux qui soit, puissamment aidées par les religieux qui imposent une bienséance aussi intransigeante qu’elle semble seulement apparente !

Petronella Oortman, tout juste âgée de dix-huit ans vient de faire un mariage envié, en épousant Johannes Brandt, riche marchand d’Amsterdam, l’un des plus en vue, des plus talentueux, des plus controversés aussi. Elle arrive à la capitale, forte de sa jeunesse, avec des rêves d’aisance, mais aussi des peurs bien normales chez une si jeune fille qui n’a rencontré son époux que deux fois jusqu’alors. D’ailleurs celui-ci est en voyage, et Nella est accueillie par sa belle-soeur, célibataire d’une froideur impressionnante, qui tient la maison avec rigueur et sectarisme, au point que la jeune mariée se sent presque rejetée.

Son mari lui offre à son retour, un cadeau bien étrange : une maison de poupée assez importante pour qu’elle impressionne Nella, qui se retrouve désemparée devant un tel présent d’un époux qu’elle ne voit que très peu et qui s’absente tous les soirs pour ses affaires. Un climat étrange s’installe dans la demeure, et la jeune femme tente de se distraire en meublant l’étonnante maison miniature qui orne désormais sa chambre solitaire. Elle fait alors appel à un miniaturiste dont elle découvre le nom dans le répertoire Smit référençant tous les métiers de la ville.

Commence alors une étrange aventure dont Nella n’est pas la maîtresse, et les paquets qui lui sont livrés par le miniaturiste se révèlent dérangeants tant les figurines et miniatures qu’ils recèlent sont au plus près de la réalité que vit la jeune femme, comme une sorte de pas en avant qu’elle ne peut éviter et que pourtant elle redoute. Les événements vont se bousculer durant ces quelques mois d’un hiver rigoureux que nous allons vivre dans les pas de Nella, et qui éluciderons ce prologue inquiétant introduisant le roman.

L’auteur réussit un prodige littéraire en nous immergeant ainsi dans la vie à Amsterdam au temps de ces périples sur les mers des grands marchands en quête d’épices, d’or, de soieries, de thé, de planches de bois précieux, de ballots de laine, de vins d’Espagne ou d’Italie, de bibelots persans et de pains de sucre. La nourriture, les fêtes, les rigueurs de l’hiver, les us et coutumes de ces Amstellodamois si contraints entre leurs lois et leur religion, tout concourt à nous plonger au coeur du  XVIIème siècle hollandais si haut en couleur, sons, parfums.

Un bien beau roman que celui de Jessie Burton, admirablement traduit par Dominique Letellier, qui nous offre le portrait d’une jeune femme courageuse, déterminée, presque moderne dans sa manière de traverser les épreuves que cette société patriarcale impose aux femmes de son temps.

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Rester ou fuir ?

les insouciants

Peter Behrens m’avait déjà enchantée avec “Les O’Brien” paru en 2014 chez Philippe Rey, que je remercie d’ailleurs ici pour sa ligne éditoriale et les magnifiques couvertures qu’il choisit toujours.

Alors oui, sans hésiter, les Insouciants. Quel paradoxe que ce titre pour une histoire qui conduira le lecteur au coeur des exactions des deux guerres mondiales. Quelle belle idée pourtant de raconter ces périodes terribles à travers la jeunesse de Billy et Karin qui, prisonniers du quotidien, ne bénéficient pas de cette vision d’ensemble qui est la nôtre maintenant que le temps a passé. Alors oui, ils sont insouciants, du moins un temps assez long, s’efforçant de vivre leur époque, ses progrès, ses musiques, ses potentialités pour deux jeunes gens ambitieux et pleins de vie.

Billy naît en 1909 sur l’île de Wight où son père est skipper d’un richissime baron juif allemand. Il est fasciné par la fille du baron, Karin von Weinbrenner, enfant fantasque et tout à la fois rêveuse et entreprenante. La première guerre mondiale va faire exploser cet équilibre qui unit les deux familles, et tandis que Heinrich Langue, le père de Billy est emprisonné à Londres pour espionnage, puis en tant que prisonnier de guerre car allemand, son épouse, accepte de se réfugier en Irlande chez son père, puis chez Constance sa belle-mère. Les ressources financières s’épuisent, mais Billy gardera de cette enfance sur la terre d’Irlande, un beau souvenir, aussi lumineux que celui de ses parents Buck et Eilin qui chériront leur vie durant les années passées à Sanssouci dans la propriété du baron sur l’ïle de Wight.

Les deux familles se retrouveront en Allemagne, à Francfort sur le Main, dès 1919, à Walden, la propriété du Baron dont la richesse lui permet d’offrir une situation à Buck, tandis que son épouse accompagnera dans ses voyages Lady Maire, la mère de Karin, dont la passion consiste à constituer une fascinante collection d’oeuvres d’art religieux.

Les deux jeunes gens grandissent assez éloignés l’un de l’autre sauf au cours des vacances d’été où tous deux se retrouvent à Walden, et se dessine peu à peu une intense fascination de Billy pour la jeune fille. Des affinités les réunissent peu à peu : le jazz, la vitesse, et surtout un rêve d’évasion au Mexique forgé dans les lectures de leur enfance : le désert El Llano Estacado les transportera dans un futur enchanté.

Ce roman est diaboliquement construit alternant les différentes époques, ce qui renforce le trouble de cet entre-deux-guerres en Allemagne où le lecteur assiste à la montée du nazisme et de son antisémitisme féroce, avec son cortège de mesures criminelles, sans que vraiment les deux héros n’en prennent la mesure. Avec insouciance, ils vivent leur vie de jeunes adultes accédant à un premier emploi et à l’indépendance, en traitant cette arrivée du chancelier Hitler comme une avancée putride de la politique mais qui ne pourra jamais les concerner. La judaïté de Karin n’est pas encore un problème, jusqu’à ce que les exactions commencent tant à Berlin, qu’à Francfort. Billy et Karin sont alors confrontés à la peur, qu’ils veulent conjurer en s’étourdissant ce que leurs rencontres à Charlottenburg leur permettra d’occulter encore un peu.

Ce roman est fascinant par sa construction dans le temps,  l’inclusion de lettres, d’un journal, la précision des détails, la beauté de la langue (un grand merci à la traductrice Isabelle Chapman). Les caractères des personnages sont magnifiquement rendus, l’atmosphère délétère de cette époque où se côtoient des violences intolérables et des moments de pur bonheur se révèle d’une véracité impressionnante. Tout concourt à faire de ce roman dense, ample, foisonnant, un moment de lecture prenant, captivant, qui happe le lecteur, et résonnera longtemps après les dernières phrases.

” En janvier 1933, von Papen et son entourage proposèrent le poste de chancelier à “l’invraisemblable Danubien”. Mon père affirmait que les Allemands ne toléreraient pas longtemps cette crapule. Cette nomination était trop scandaleuse. Ce type était un imbécile, un débile mental. Les hommes politiques partisans d’un pouvoir réactionnaire se servaient de lui comme d’un pantin pour éliminer les socialistes et les libéraux. Mais les généraux ne se soumettraient jamais à ce chimpanzé dont le programme dément ne pouvait que mener à une guerre désastreuse.

Ce type ne tiendrait pas plus de deux semaines. Un mois tout au plus.

L’analyse de Buck était raisonnable, seulement elle n’avait rien à voir avec la réalité.”

 

Songe, jeux de lumière, symphonie de rouge

CVT_Vermeer-entre-deux-songes_9721   l'endormie Vermeer

Gaëlle Josse nous convie, avec ce petit bijou publié aux éditions invenit dans la collection Ekphrasis, à la découverte d’un merveilleux tableau de Vermeer : “L’endormie”. A chacun de ses passages à New York l’auteur a rendez-vous avec cette jeune femme qui dort désormais au Metropolitan Museum.

Nous allons découvrir l’oeuvre, nous y plonger, boire cette lumière étonnante, nous laisser captiver par cette symphonie de rouge, et puis partir à la découverte d’autres toiles de Vermeer qui accompagnent celle-ci au Musée, et d’autres dans la ville “qui ne dort jamais”.

Familière de la peinture hollandaise du XVII ème siècle, Gaëlle Josse nous avait déjà plongés dans l’univers de contemporains de Vermeer : Emmanuel de Witt dans le roman  “Les heures silencieuses” et Georges de La Tour dans le roman  “L’ombre de nos nuits”. Dans cette nouvelle lecture d’une oeuvre picturale, elle s’attache à imaginer qui peut bien être cette jeune assoupie, interrogeant les moindres détails de la toile. Une sorte d’enquête qui projette le lecteur dans le monde de l’art, de la peinture par delà les époques, et l’amène à s’interroger sur sa place dans notre vie et le regard qu’elle nous conduit à porter sur notre quotidien à travers le prisme de l’esthétique.

“De retour downtown après ma visite au Metropolitan, je quitte l’intenable chaleur du métro à la station East Broadway, au coeur de Chinatown. C’est là que se trouve mon hôtel. Des femmes menues s’abritent du soleil sous des parapluies, d’autres transportent des sacs de courses en plastique qui leur scient les doigts. Soudain, je m’arrête devant une vitrine. C’est celle d’un fast-food. Minuscule. Un couloir, à peine, graillonneux et encombré, deux tables près de la vitrine constellée d’autocollants décolorés. La peinture est écaillée, le sol souillé de traces de pas. L’offre alimentaire est constituée de photos sous plastique, commentées en idéogrammes, seul le prix est affiché en dollars.

A la table la plus proche de la rue, une jeune femme dort, devant les reliefs de son dîner, une barquette en polystyrène blanc rendue translucide par le gras, au fond de laquelle demeurent quelques nouilles emmêlées et une paire de baguettes jetables en bois, et aussi une boîte métallique de bière et un gobelet en plastique strié. En face d’elle, une autre barquette vide, une autre canette. Elle n’a pas dîné seule. (…) Elle dort. Je reste là, immobile devant cette troublante réplique de mon endormie du Metropolitan. Vertige. Stupeur. Etrange, troublante correspondance. Le tableau s’invite dans la vie.”

Gaëlle Josse nous émeut dans sa prégnante compréhension de la ville, de son immensité, de ces vies inconnues dont nous pouvons dérober quelques images, et elle nous livre le secret de son écriture si magnifiquement humaine et sensible : “Je comprends alors pourquoi j’écris. J’écris pour dire des histoires d’égarés, de démunis, de perdus, d’abandonnés.”

Espionnage et occupation en Islande

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Arnaldur Indridason est diplômé en histoire et dans ce roman ses compétences se révèlent du plus haut niveau. Il aborde une période peu connue de l’histoire de la 2ème guerre mondiale : l’occupation de l’Islande par les troupes britanniques et les troupes américaines, occupation qui sème le trouble au sein de la population islandaise.

La montée du nazisme a rencontre de vifs encouragements de la part d’une fraction de la population islandaise, et l’auteur illustre cette collusion dans une intrigue soignée où il nous montre les rouages de la recherche pseudo-scientifique nazie sur le thème de la pureté de la race. Il évoque également l’attirance souvent intéressée de certaines islandaises pour les soldats américains et britanniques, créant ainsi un phénomène que les Islandais ont  appelé la “Situation” pour qualifier cette période de l’occupation.

Un crime particulièrement violent est commis et on retrouve le cadavre d’un représentant de commerce dans un petit appartement de la capitale, Reykjavik, tué d’une balle de Colt, une croix gammée tracée avec son sang sur le front ! Deux enquêteurs sont dépêchés sur l’affaire, marquant la collaboration entre la police criminelle islandaise et la police militaire des forces occupantes. Flovent inspecteur de la criminelle s’entend très bien avec celui qu’on lui a délégué, Thorson, un jeune canadien d’origine islandaise et qu’on appelle Islandais de l’Ouest, bilingue, précieux intermédiaire entre les forces d’occupation et les autochtones.

Leur collaboration va mettre à jour une sombre histoire d’espionnage, de conflits d’intérêt entre les occupants, de relents de nazisme et d’expériences scientifiques hautement contestables, voire monstrueuses. Pas un moment de répit dans cette enquête au cours de laquelle on se prend d’une vive sympathie pour ces deux enquêteurs qui mettent tous leurs efforts en commun, en totale honnêteté intellectuelle l’un envers l’autre.

Une fois encore Arnaldur Indridason nous emmène à la découverte de son pays à travers une période historique passionnante. La précision des détails, la richesse des descriptions, la vivacité et l’authenticité des dialogues en font un roman prenant, fascinant. On attend avec impatience le deuxième volet de cette trilogie, qui doit paraître en octobre prochain.

 

 

 

 

Maître et servante !

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Grâce à une recommandation sur Facebook de Gaëlle Josse, j’ai découvert avec bonheur ce court roman de Graham Swift.

Un très bon moment de lecture que ces pages qui allient le suranné au moderne, la sensualité  d’une liaison déclinante lors d’un mois de mars éclatant de soleil, les rapports subtils entre  la Grande Bourgeoisie anglaise et sa domesticité.

Le “dimanche des mères” est une coutume aristocratique qui offre aux domestiques une journée par an pour visiter leur mère. La jeune Jane est orpheline aussi ce dimanche particulier serait-il pour elle l’occasion de se promener et de lire en profitant de cette journée radieuse qui illumine cette région du Sud de l’Angleterre. Mais il en ira tout autrement car son amant, un jeune homme de très bonne famille lui propose de le retrouver dans sa grande demeure, ses parents étant occupés à un déjeuner chez les parents de sa fiancée. D’ailleurs il doit rejoindre celle-ci pour un tête à tête dans un restaurant huppé du comté.

La dramaturgie se met en place, les liens entre Jane Fairchild et son amant bien né Paul Sheringham sont anciens, et leurs retrouvailles étonnantes dans la chambre inondée de soleil du futur marié verront sans doute l’ultime épisode de leur liaison. A début du roman, nous découvrons Jane et son amant  au moment où celui-ci s’apprête à rejoindre Emma, sa future épouse. Il s’habille avec un soin tout particulier sans doute pour faire oublier son retard et laisse Jane profiter de la grande demeure vide de tout le personnel en ce dimanche à tout jamais différent.

Nous allons ainsi vivre les découvertes de Jane, la prise de conscience de sa condition en cette époque de l’entre-deux guerres où les chevaux cèdent le pas aux voitures, où la domesticité se réduit du fait de l’appauvrissement des revenus de ces grandes familles, où cependant les domestiques affinent leur jugement sur leurs maîtres et évoluent vers un affranchissement de leur condition. D’ailleurs à petites touches l’auteur nous amène à pressentir que l’avenir de Jane sera tout autre que celui que nous aurions pu imaginer au début du roman.

Une traduction au plus juste de à Marie-Odile Fortier-Masek, une écriture dont le rythme épouse les pérégrinations de l’héroïne, une suave étude des us et coutumes de cette époque charnière, tout concourt à faire de ce roman un petit bijou dont il serait dommage de se priver.

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Comme toujours on le pressent ! Dès le début de l’histoire on le sait pourtant, il est là le criminel, et ce crime ci est particulièrement odieux, tant soit-il qu’il y ait une gradation dans le crime !

Mais voilà, le talent d’Ake Edwardson nous embarque une fois encore. Le commissaire Winter est de retour en Suède, après deux années sur la Costa del Sol, en compagnie de sa femme et de ses deux filles. Longue convalescence. Mais un étrange sentiment mêlé de devoir, d’inquiétude, de besoin, le fait revenir à Göteborg. Il retrouve, et nous aussi, ses collègues que nous connaissons bien maintenant et cette ville qui vibre de tous ses quartiers.

Une maison isolée dans une impasse, tout près d’une plage, une famille assassinée, un bébé survivant, une petite chienne, des acouphènes, et la mère du commissaire dont la santé décline inexorablement là-bas, en Espagne.

Une fois encore l’auteur nous offre un moment de lecture passionnant et le froid de cette fin d’hiver en Suède nous rend plus aiguë encore le plaisir de l’enquête.