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Portrait d’auteur

Pages de Bretagne n°44

J’ai eu le grand privilège d’écrire le portrait de Mérédith Le Dez pour la revue publiée par Livre et Lecture en Bretagne, Pages de Bretagne.

Un grand Merci à Mérédith Le Dez de m’avoir fait confiance et à Livre et Lecture en Bretagne de m’avoir proposé d’écrire ce portrait. Ce fut pour moi un moment intense de lecture, de relecture et d’écriture. 

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Mérédith Le Dez, la passion du verbe

Après les recueils de poésie, Mérédith Le Dez revient au roman. Le Cœur mendiant arrive en ce début d’année, un texte riche et subtil, empreint de la beauté de la  langue qui est l’obsession de l’auteur.

Dès qu’elle a su lire, elle a voulu écrire. Plusieurs carrières la tentaient, en particulier celle de journaliste, mais c’est vers l’enseignement que toute jeune elle s’est dirigée : les Lettres modernes. Et puis, l’envie de changer, tout en restant dans le domaine des Lettres, alors elle devient éditrice et crée sa propre maison. Un souci constant de servir la langue française, de laisser à ses auteurs un espace de création à leur mesure, leur offrant un accompagnement jamais démenti, tout en soignant l’objet livre auquel elle apporte un soin et une esthétique absolus. L’aventure de l’édition s’arrête en 2012 et Mérédith Le Dez choisit de se consacrer pleinement à l’écriture ; les prix Yvan-Goll (2015) et Vénus-Khoury-Ghata (2017) couronnent deux de ses recueils de poésie, la confortant dans sa nouvelle vie d’écrivain.

Sans doute les histoires que son père lui inventait dans l’enfance ont-elles instillé en elle le profond désir d’écrire, d’inventer, d’imaginer. De ses origines polonaises et bretonnes, elle a conçu la curiosité de ces langues qu’elle ne pratique pas mais qui ont profondément marqué son imaginaire. Son premier roman, Polska, s’en nourrit intensément et du matériau autobiographique, elle a su tisser une véritable quête d’identité, s’imprégner de la Pologne pour raconter le mystère de la perte de la langue au profit du français. Elle reviendra d’ailleurs sur cette quête des origines dans son deuxième roman, Baltique, où là encore, elle fait la part belle à l’imagination du lecteur, l’amenant à s’impliquer intensément dans l’interprétation de l’histoire. Son rapport à l’écriture use de plusieurs registres qu’elle conjugue avec bonheur, adaptant la langue à ses personnages selon leur condition, les rendant ainsi extrêmement présents, ménageant des ruptures de rythme qui offrent une part de mystère. Mérédith Le Dez aime à observer les personnes et les lieux, imaginer, s’amuser à créer des situations et des histoires naissant du réel, mais sublimées par l’imagination de l’écrivain. L’écriture est aussi un jeu et si elle développe un rapport quasi charnel à la langue, la sculptant, la ciselant, l’épurant, elle se réjouit d’en explorer tous les arcanes.

«  La poésie est le lieu par excellence du verbe porté à incandescence ».

Ces mots que Mérédith Le Dez écrit dans son éditorial de la revue numérique de poésie « i rouge », qu’elle a fondée avec Paul Dirmeikis, on peut les appliquer à sa propre écriture poétique. Des Eaux noires, son premier recueil à Journal d’une Guerre, publiés aux éditions Folle Avoine, puis dans Cavalier seul ou Paupières closes parus aux éditions Mazette, elle fait montre d’un univers où la musique des vers et des phrases emporte le lecteur au gré d’un imaginaire chatoyant, foisonnant, sublimant une approche sensible et prégnante de notre époque en rupture permanente. La poésie, comme une recherche intense de la véracité des temps présents, de leur devenir, un éclairage de la vie comme une chance, un défi à « la peur sauvage du monde ».  Les thèmes qu’elle aborde dans ses recueils sont la marque d’une femme engagée, en résistance contre toute forme de barbarie, usant de la force comme de la douceur pour dire, traduire ce monde qui explose tous les codes et dénoncer sa part de violence.

Mérédith Le Dez souhaite maintenant se recentrer sur l’écriture de romans et délaisser pour un temps la poésie. Elle a choisi, en effet, de ne pas s’enfermer dans un genre littéraire et Le Cœur mendiant, à paraître en février prochain aux éditions La Part Commune, marque son retour à la fiction. Une toute jeune fille découvre un inconnu installé sur le banc où elle a l’habitude de lire. La conversation s’engage. L’homme est traducteur, la jeune fille passionnée de littérature, et le nœud de l’histoire vient de se resserrer. Une correspondance secrète, un journal intime consignant les faits, l’enterrement d’un des personnages faisant resurgir un pan entier de la vie de celle qui est devenue une enseignante, éprise de la musique de Satie, d’une sensibilité exacerbée à l’état violent du monde, se remémorant au fil de sa lecture cet homme qu’elle a aimé, tellement.

Le roman se construit comme un puzzle, télescopant les époques, mélangeant les voix qui  parlent de cet amour immense qui a conditionné leurs vies, des trahisons aussi ; les paysages se font personnages et la poésie s’infiltre délicatement dans l’écriture, où les caractères se construisent en d’infinis détails au fil de la lecture.

 

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Femme au Moyen-Age

la nuit des béguines

Aline Kiner dont le talent d’historienne ne fait aucun doute, nous invite à découvrir le béguinage de Paris. C’est le béguinage royal dont il s’agit, qui est directement placé sous la protection du roi, et en particulier celui de Philippe Le Bel en cette année 1310 où débute l’histoire de ces quelques femmes qui seront confrontées à la volonté de l’Eglise de démanteler ce qu’elle estime être une enclave insupportable de liberté féminine.

Maheut la Rousse trouve refuge au grand béguinage, victime d’un mariage forcé et traquée par un moine franciscain. Ysabel, l’intendante qui connaît tous les secrets des plantes veille sur  elle, tandis que les béguines sont aux prises avec une sourde et lancinante inquiétude, celle de voir leur statut condamné par les autorités religieuses.

Nous  découvrons ainsi le curieux mode de vie de ces femmes, dans nombre de grandes villes d’Europe. Elles refusent le mariage ou sont veuves, et désirent demeurer laïques pour étudier et travailler à leur guise. Elles vivent soit dans des béguinages sous la direction d’une maîtresse librement choisie, soit dans des quartiers marchands où leur nombre et leur mode de vie les protègent. Mais nous sommes à un tournant de la chrétienté : il s’agit de dissoudre l’ordre des Templiers, de la montée en puissance de la Sainte Inquisition avec son cortège d’exactions sous prétexte de chasser l’hérésie.

Aline Kiner, qui maîtrise parfaitement son propos, nous conte ici un Moyen Age haut en couleur, grâce à une mise en scène très réaliste, usant de descriptions très précises et vivantes, nous donnant ainsi l’occasion de rencontrer des femmes étonnamment modernes dans leurs aspirations en dépit de la menace permanente que les us et coutumes et la fragilité de leur position font peser sur elles.

Une belle aventure aux temps des bûchers et des manuscrits interdits sur les pas de quelques femmes impressionnantes de force et d’érudition.

Béguinage de Kortrijk en Belgique

Drôles de Dames !

Miniaturiste

Jessie Burton nous offre Amsterdam à l’époque de la République, lorsque les guildes des marchands faisaient régner l’ordre le plus rigoureux qui soit, puissamment aidées par les religieux qui imposent une bienséance aussi intransigeante qu’elle semble seulement apparente !

Petronella Oortman, tout juste âgée de dix-huit ans vient de faire un mariage envié, en épousant Johannes Brandt, riche marchand d’Amsterdam, l’un des plus en vue, des plus talentueux, des plus controversés aussi. Elle arrive à la capitale, forte de sa jeunesse, avec des rêves d’aisance, mais aussi des peurs bien normales chez une si jeune fille qui n’a rencontré son époux que deux fois jusqu’alors. D’ailleurs celui-ci est en voyage, et Nella est accueillie par sa belle-soeur, célibataire d’une froideur impressionnante, qui tient la maison avec rigueur et sectarisme, au point que la jeune mariée se sent presque rejetée.

Son mari lui offre à son retour, un cadeau bien étrange : une maison de poupée assez importante pour qu’elle impressionne Nella, qui se retrouve désemparée devant un tel présent d’un époux qu’elle ne voit que très peu et qui s’absente tous les soirs pour ses affaires. Un climat étrange s’installe dans la demeure, et la jeune femme tente de se distraire en meublant l’étonnante maison miniature qui orne désormais sa chambre solitaire. Elle fait alors appel à un miniaturiste dont elle découvre le nom dans le répertoire Smit référençant tous les métiers de la ville.

Commence alors une étrange aventure dont Nella n’est pas la maîtresse, et les paquets qui lui sont livrés par le miniaturiste se révèlent dérangeants tant les figurines et miniatures qu’ils recèlent sont au plus près de la réalité que vit la jeune femme, comme une sorte de pas en avant qu’elle ne peut éviter et que pourtant elle redoute. Les événements vont se bousculer durant ces quelques mois d’un hiver rigoureux que nous allons vivre dans les pas de Nella, et qui éluciderons ce prologue inquiétant introduisant le roman.

L’auteur réussit un prodige littéraire en nous immergeant ainsi dans la vie à Amsterdam au temps de ces périples sur les mers des grands marchands en quête d’épices, d’or, de soieries, de thé, de planches de bois précieux, de ballots de laine, de vins d’Espagne ou d’Italie, de bibelots persans et de pains de sucre. La nourriture, les fêtes, les rigueurs de l’hiver, les us et coutumes de ces Amstellodamois si contraints entre leurs lois et leur religion, tout concourt à nous plonger au coeur du  XVIIème siècle hollandais si haut en couleur, sons, parfums.

Un bien beau roman que celui de Jessie Burton, admirablement traduit par Dominique Letellier, qui nous offre le portrait d’une jeune femme courageuse, déterminée, presque moderne dans sa manière de traverser les épreuves que cette société patriarcale impose aux femmes de son temps.

Songe, jeux de lumière, symphonie de rouge

CVT_Vermeer-entre-deux-songes_9721   l'endormie Vermeer

Gaëlle Josse nous convie, avec ce petit bijou publié aux éditions invenit dans la collection Ekphrasis, à la découverte d’un merveilleux tableau de Vermeer : “L’endormie”. A chacun de ses passages à New York l’auteur a rendez-vous avec cette jeune femme qui dort désormais au Metropolitan Museum.

Nous allons découvrir l’oeuvre, nous y plonger, boire cette lumière étonnante, nous laisser captiver par cette symphonie de rouge, et puis partir à la découverte d’autres toiles de Vermeer qui accompagnent celle-ci au Musée, et d’autres dans la ville “qui ne dort jamais”.

Familière de la peinture hollandaise du XVII ème siècle, Gaëlle Josse nous avait déjà plongés dans l’univers de contemporains de Vermeer : Emmanuel de Witt dans le roman  “Les heures silencieuses” et Georges de La Tour dans le roman  “L’ombre de nos nuits”. Dans cette nouvelle lecture d’une oeuvre picturale, elle s’attache à imaginer qui peut bien être cette jeune assoupie, interrogeant les moindres détails de la toile. Une sorte d’enquête qui projette le lecteur dans le monde de l’art, de la peinture par delà les époques, et l’amène à s’interroger sur sa place dans notre vie et le regard qu’elle nous conduit à porter sur notre quotidien à travers le prisme de l’esthétique.

“De retour downtown après ma visite au Metropolitan, je quitte l’intenable chaleur du métro à la station East Broadway, au coeur de Chinatown. C’est là que se trouve mon hôtel. Des femmes menues s’abritent du soleil sous des parapluies, d’autres transportent des sacs de courses en plastique qui leur scient les doigts. Soudain, je m’arrête devant une vitrine. C’est celle d’un fast-food. Minuscule. Un couloir, à peine, graillonneux et encombré, deux tables près de la vitrine constellée d’autocollants décolorés. La peinture est écaillée, le sol souillé de traces de pas. L’offre alimentaire est constituée de photos sous plastique, commentées en idéogrammes, seul le prix est affiché en dollars.

A la table la plus proche de la rue, une jeune femme dort, devant les reliefs de son dîner, une barquette en polystyrène blanc rendue translucide par le gras, au fond de laquelle demeurent quelques nouilles emmêlées et une paire de baguettes jetables en bois, et aussi une boîte métallique de bière et un gobelet en plastique strié. En face d’elle, une autre barquette vide, une autre canette. Elle n’a pas dîné seule. (…) Elle dort. Je reste là, immobile devant cette troublante réplique de mon endormie du Metropolitan. Vertige. Stupeur. Etrange, troublante correspondance. Le tableau s’invite dans la vie.”

Gaëlle Josse nous émeut dans sa prégnante compréhension de la ville, de son immensité, de ces vies inconnues dont nous pouvons dérober quelques images, et elle nous livre le secret de son écriture si magnifiquement humaine et sensible : “Je comprends alors pourquoi j’écris. J’écris pour dire des histoires d’égarés, de démunis, de perdus, d’abandonnés.”