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Libraire envers et contre tous !

la libraire

Bien sûr, sur cet étal plein de livres quasi neufs à la braderie, ce titre m’a attirée ! En plus la collection “Petit Quai Voltaire” (chez Gallimard) est si jolie. Ce roman court a été publié en 1978 outre Manche par une jeune femme de 60 ans, qui fut journaliste à la BBC puis directrice d’un magazine littéraire et enfin (et surtout)  libraire.

L’histoire se déroule en 1959 dans une petite ville anglaise du Suffolk sur la côte Est, Hardborough, que son insignifiance insondable rend déroutante. Les habitants se connaissent tous, s’épient les uns les autres quasi en tout innocence tellement la vie est plate et sans intérêt. Même le poissonnier envisage de vendre son échoppe tant l’activité commerciale est insipide dans cette contrée où le hareng constitue pourtant la base de  l’alimentation locale !

Mrs Florence Green, encore jeune et veuve, et qui s’est installée récemment à Hardborough, se décide à faire des démarches pour ouvrir une librairie, forte d’une expérience passée dans une importante firme où elle avait travaillé avant la guerre. Le banquier lui réserve un accueil dissuasif, laissant entendre que la création par une femme seule d’un nouveau commerce dans leur ville et qui plus est, une librairie, relève de la plus haute fantaisie. D’ailleurs, une des personnalités de la place, Mrs Gamart, ayant eu vent de ce projet, invite Mrs Green à une réception qu’elle donne”à l’usage du comté et d’hôtes venus de Londres”, et entend bien expliquer à cette audacieuse combien le local qu’elle envisage d’acheter l’intéresse, elle, Mrs Gamart !

Seulement Florence Green va s’entêter dans son projet et en dépit de la vétusté des lieux, The Old House étant percluse d’humidité, et pire, hantée par un esprit frappeur des plus actifs, elle mènera à bien son projet, rencontrant même dans un premier temps un certain succès qui déroutera son notaire, son banquier et tous les notables de Hardborough. Mais Mrs Gamart, forte de son pouvoir et de son réseau social, n’a pas dit son dernier mot !

Perfidie, étroitesse d’esprit, humour, fielleuses bonnes manières, art de la litote, Penelope Fitzgerald nous offre ici  une chronique douce-amère et précise des affres du métier de libraire, et témoigne du climat délétère qui empoisonne la vie de province, ses médisances, l’ostracisme dont sont victimes ceux qui se révèlent coupables de nouveauté. Le conformisme acrimonieux de cette petite bourgade de province est admirablement campé par l’auteur. Michèle  Lévy-Bram nous en offre une traduction soignée et fine. Un délicieux bonbon anglais que ce livre suave.

Ils deviendront votre famille !

Jane Smiley

Voici le premier tome d’une “saga” qui nous racontera l’Amérique de Jane Smiley : Un siècle américain.

Un couple de jeunes gens s’installe dans une ferme de l’Iowa, en 1920. Walter Langdon a fait la première guerre mondiale en France et à son retour, il choisit de s’installer à son compte avec sa jeune épouse, Rosanna. Ses idées sont plus progressistes que celles de son père et surtout il s’agit de faire ses preuves. Tous deux sont d’origine allemande, première génération née aux Etats-Unis, mais parlant encore la langue de leurs parents et très imprégnée des coutumes du vieux pays.

Des enfants vont naître années après années et nous suivons l’évolution de cette famille au fur et à mesure que les années passent, que les enfants grandissent, que les techniques changent, que la ferme se développe. Il y aura Franck, l’aîné, le plus étonnant peut-être pour ses parents, puis Joe, puis Mary Elizabeth, Lillian, et Henry, et Claire. La jolie Eloise, cousine de Rosanna, vient l’aider à tenir la maison puis s’en ira vers Washington, épousant un communiste notoire. Un couple la remplacera, le mari s’occupant des travaux de la ferme pour seconder Walter et la jeune femme aidant Rosanna.

Le travail de la ferme évolue, les semences sont hybridées, le rendement importe et le tracteur remplace les chevaux. Le climat de l’Iowa est particulièrement rude l’hiver et la vie de la famille s’en trouve plus difficile encore. Franck partira à l’Université, un des garçons deviendra fermier, Walter, le père, deviendra démocrate et la deuxième guerre mondiale apportera son lot de chagrin, de peur et de bouleversement dans cette famille unie mais qui commence à se disperser au delà des frontières de l’Iowa, tandis que les aînés ont eux-mêmes des enfants. Le krach de 1929, la Dépression, le Maccarthysme, la guerre froide,  les progrès de la médecine et l’arrivée des voitures, l’Amérique change vite, très vite.

Oui, tous les membres de la famille Langdon deviendront votre famille. Vous vous attacherez, vous aurez vos préférences, vous jugerez, vous comprendrez ou pas, mais à chaque chapitre qui correspond à une année dans leur vie (de 1920 à 1953), vous vous réjouirez de lire cette histoire dans l’Histoire, qui vous fait découvrir l’Amérique à l’aune de son humanité. Émotion, tendresse, agacement, étonnement et surtout plaisir garanti à la lecture de ce fantastique roman familial.

 

 

 

 

Sauvages îles Flannan

Disparus du phare

Un nouveau roman de Peter May c’est toujours la promesse d’un grand moment de lecture. Cette fois encore, c’est une découverte passionnante au coeur des Hébrides  au Nord de l’écosse, celle des îles Flannan,  un archipel de sept îles que la mer défend farouchement contre tout visiteur, imposant des prodiges de navigation et préservant à tout jamais le mystère de son phare érigé sur la plus grande, Eilean Mor, au XIXème siècle,  qui guide les navires faisant route vers l’Ecosse. Ils étaient trois gardiens, qui un jour de décembre 1900 disparurent corps et âmes sans que jamais on explique pourquoi. Peter May, en conteur inspiré, nous décrit ces paysages grandioses où les couleurs de la mer changent aussi vite que la course des nuages, passant du bleu émeraude à l’obsidienne la plus noire.

Un homme est soudain rejeté par la mer sur une plage désolée, il ignore qui il est, il réussit à gagner une maison où il semble avoir habité, et tente de faire revenir les souvenirs tout en ayant conscience d’avoir échappé à quelque chose d’horrible. Il va alors mener son enquête, découvrir que celui qu’il était avait des habitudes sur cette île, et aussi sur celle du phare. Une terrible quête d’identité avec la sensation d’être toujours au bord de l’abîme, et la découverte d’un cadavre qui conduit l’inspecteur Gunn à le mettre en cause. En parallèle un vaste complot anti-écologique se dévoile, qui concerne ces pesticides nuisibles aux abeilles et les labos qui les produisent.

Peter May conjugue les enquêtes de ses personnages, nous conduit à réfléchir aux effets des recherches scientifiques sur l’écosystème, nous emporte dans un tourbillon de sentiments et de sensations au rythme des éléments qui bouleversent ces Hébrides extérieures si fascinantes. Une envie irrépressible se dessine une fois encore à la fin du livre, se rendre sur place pour découvrir à notre tour ces îles d’Ecosse et leurs mystères.

De si belles aventures

Epouse hollandaise

 

Une préface de l’excellent écrivain Pierrette Fleutiaux, une très bonne et agréable traduction de Sabine Porte, une jolie édition : la collection Signatures chez Points, tous les ingrédients sont réunis pour vous inciter à lire ce passionnant roman de Eric McCormack.

C’est un roman d’aventure en fait que cette vie de l’épouse hollandaise, qui n’a d’ailleurs d’ hollandaise que l’épithète. Nous allons voyager des Indes à l’archipel des Motamuas en plein Pacifique, revenir au Canada, le traverser en train, et découvrir les mines d ‘Écosse et revenir encore au Canada après avoir traversé l’Atlantique dans des conditions peu ordinaires.

Thomas Vanderlinden raconte à son voisin, écrivain, le temps de son hospitalisation dernière, la vie de sa mère Rachel dont le premier mari Rowland, ethnologue passionné, avide de découvertes, a disparu lors d’un lointain voyage. Elle a alors aimé un autre homme, arrivé un matin sans autre viatique que le nom de son mari, et l’a perdu lors de la première guerre mondiale, celui-ci emportant ainsi le secret de ses origines. Thomas va partir à la recherche du premier Rowland, à la demande de sa mère, et nous suivrons les différentes péripéties de ce voyage au bout du monde.

Eric McCormack est un conteur fantastique et les histoires s’enchaînent, toutes plus extraordinaires les unes que les autres, intimement imbriquées et conduisant le lecteur à découvrir une galerie de personnages hauts en couleur, aux prises avec des événements incroyables et étonnamment plausibles. Le narrateur-écrivain nous ramènera au port avec des images plein les yeux, des odeurs et des couleurs, du chaud et du froid, et la certitude que de telles aventures ont bien eu lieu.

Jamais le lecteur ne se perd dans l’enchevêtrement des récits, l’écriture est savoureuse, le rythme impose celui de la lecture et le talent de l’auteur est incontestable et donne une furieuse envie de lire ses autres titres.

En Hongrie

le pont invisible

La Hongrie, Paris, une époque fascinante, des personnages attachants, un long roman de près de 900 pages, voilà des heures et des heures de lecture passionnante.

Andras, juif hongrois, débarque à Paris en 1937, sans le sou, mais déterminé à apprendre l’architecture à l’Ecole Spéciale dont la renommée l’a séduit. Il découvre ainsi la vie estudiantine parisienne, le monde du spectacle également car la diaspora hongroise lui permet de trouver un emploi dans un théâtre afin de financer ses études. Il va ainsi se faire des amis chers au sein de l’école et rencontrer une jeune femme, un peu plus âgée que lui, mais si fascinante et mystérieuse. Tout pourrait se révéler idyllique, s’il n’y avait cet antisémitisme rampant qui commence à devenir prégnant au fil des mois, restreignant les libertés, et contraignant Andras à retourner à Budapest après deux ans d’études. Impossible de faire renouveler son visa, et Klara, qui l’a accompagnée, doit se faire oublier car dix-huit ans auparavant elle avait fui la Hongrie pour ne pas être victime d’un emprisonnement immérité. Nous sommes en 1939, les deux frères d’Andras ont dû eux aussi regagner la Hongrie. Les deux aînés se marient, mais tour à tour chacun sera déporté en camp de travail, du fait de leur judaïté. En Hongrie, pays allié de l’Allemagne nazie, les juifs sont déportés dans leur propre pays et doivent subir le STO, dans des conditions si terribles qu’elles rappellent celles des camps de concentration allemands, n’était la possibilité d’obtenir une fois par an une permission.

La détention, le froid, les maladies, l’injustice et la violence des gardes, le chaos de cette guerre qui bouleverse les alliances, le front de l’Est qui s’avère plus terrible encore, et des mois durant les trois frères et leurs amis luttent pour survivre dans les camps qui doivent aider à l’effort de guerre, tandis que leurs familles, parents, épouses, enfants subissent les privations et la vie au ghetto, après avoir été dépouillés de tous leurs biens.

Pas un moment de répit dans cette traversée terrible de ces six années de guerre, qui laisseront Andras et sa famille (ou du moins ce qu’il en restera) exsangues et meurtris au-delà du possible, n’ayant qu’un espoir : fuir leur pays.

Un véritable souffle romanesque qui n’est pas sans rappeler ces romans russes qui nous bouleversent et nous bousculent. La grande Histoire fait frémir, l’intrigue et les personnages nous la font connaître de l’intérieur, et pas une fois nous ne souhaitons interrompre notre lecture.