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Sélection 2016-2017 Prix des lecteurs de Bonnemain

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Une belle sélection cette fois encore pour la nouvelle édition du Prix des lecteurs de Bonnemain, que j’aurai le plaisir de présenter le dimanche 6 novembre prochain à la bibliothèque de Bonnemain.

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Opéra russe

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Comment dire ? L’écriture d’Andreï  Makine est tellement belle et puissante que chroniquer ici son dernier roman est une entreprise bien difficile. Mais tout de même, vous communiquer, je l’espère, mon enthousiasme, mon vif désir de vous donner envie de lire ce livre-ci, et tous les autres avant celui-ci.

Une traque dans ce nouvel opus, une chasse à l’homme vouée à la mort, mort du criminel évadé, mort peut-être de ceux qui le poursuivent, dans l’immense taïga russe, aux confins orientaux de l’U.R.S.S.. Nous sommes peu après la deuxième guerre mondiale, au moment des grandes obsession staliniennes (espionnage, bombe atomique, attaques américaines), lorsque Pavel raconte cette histoire à cet orphelin qui croyait l’avoir débusqué dans l’immense forêt qui borde Tougour, village coincé dans une mer intérieure délimitée par un petit archipel au bord du Pacifique.

En cette année 1952  la menace de sabotage anti-soviétique est un leitmotiv dans tout le pays ; les réservistes sont régulièrement convoqués pour une préparation à la mobilisation, en vue de la troisième guerre mondiale qui obsède les dirigeants du parti. Et Pavel de partir en cantonnement pour un temps indéterminé dans la taïga d’Extrême-Orient. Commence alors un entraînement inhumain, où plane en permanence la menace d’être déporté au Goulag. C’est l’évasion d’un prisonnier d’un camp voisin qui détermine une mission à laquelle devra participer Pavel, sorte de représailles après une insubordination. En ces temps où l’espionnage est un motif permanent de déportation, le capitaine Louskass, commissaire politique  et le commandant Boutov, militaire de carrière constituent leur équipe pour pister le fugitif : Vassine, sergent réserviste, Ratinsky, lieutenant d’active, et Pavel, simple soldat réserviste. Les personnalités de ces cinq hommes confrontés à l’incapacité de déjouer les ruses du fuyard qu’ils poursuivent, sont exacerbées par les difficultés de cette poursuite. Lâcheté, bravoure, indifférence, carriérisme, peur physique, désillusion, désamour, tous ces sentiments se dévoilent ai cours des jours qui s’accumulent sans que la capture vienne mettre fin à ce périple insensé.  Cette traque  conduira Pavel jusqu’à l’archipel des Chantars, dans le souffle de l’Océan Pacifique, aux confins du monde soviétique où l’Histoire et la politique semblent dérisoires.

L’étude psychologique des personnages, leur rapport à l’autorité, à la peur sous toutes ses formes : physique, politique, à la nature qui est à la fois nourricière et mortifère pour l’homme dans ces régions inhospitalières, à l’humanité aussi selon l’éthique de chacun des poursuivants, tout concourt à faire de ce roman une étude fascinante de la folie des hommes, de leurs ressources intérieures et de leur quête insatiable de l’amour.

Coup de coeur !

Marcus Malte

Marcus Malte possède un univers romanesque bien particulier. Il a souvent écrit dans le genre policier, avec une inventivité maîtrisée et tout à fait étonnante. La force de ses personnages, la tendresse qui transparaît aussi dans ses romans, la puissance de son écriture ont fait que j’ai commencé ce roman qui vient de paraître avec enthousiasme.

Et cet enthousiasme ne s’est pas démenti, loin de là ! Plus de cinq cents pages et toujours la même attention du lecteur, pris dans les rets des aventures de ce personnage qui n’a pas de nom. Voilà Le garçon. Il n’a connu que sa mère, qui l’a maintenu pour d’obscures raisons dans un isolement complet, d’où sa mutité. Il a appris durant sa prime enfance, au contact de la nature, les techniques indispensables pour survivre dans cette contrée aride du Sud de la France.

Il perd sa mère au début du roman, moment terrifiant et initiatique à la fois, et se met alors en chemin. Il part à la rencontre du monde, et des hommes dont une seule fois il a eu un avant-goût en la personne d’un voyageur égaré tout près de leur tanière. S’en suit un périple hallucinant, riche en découvertes, étonnements, désillusions aussi , écoute profonde et sensible toujours, car le Garçon s’il ne parle pas, est un “écouteur” à la conscience aiguë et bienveillante.

Sa découverte du monde va le conduire du plus proche au plus lointain, et aussi du plus simple au plus sophistiqué, jusqu’à découvrir la guerre (celle de 1914), y être enrôlé et appréhender au plus profond de lui les horreurs que les hommes font aux hommes. Son étonnement vis à vis de la civilisation, qu’il ne comprend pas vraiment, le conduira au bout de lui-même, conscient d’appartenir au monde, à la nature, sans doute plus qu’à cette espèce si particulière qu’est l’humanité.

Immense roman, à la sensualité prodigieuse, qui bouscule le lecteur, le menant par le bout de la curiosité, l’obligeant à s’immerger dans cette quête surprenante, insolente, aimante et terrifiante sans que jamais il pense à suspendre sa lecture.

Fantastique et magique évasion

Sebastian Wimer

Un grand bonheur de découvrir ce roman qui paraît le 18 août prochain chez Serge Safran. Stéphane Héaume compose un véritable opéra en contant cette insolite évasion. Nous sommes dans une unité de lieu, unité d’action. Le temps quant à lui se ramasse, se compacte au fil de l’imminence du danger.

Une ville fortifiée en bord de mer, un tyran qui impose une politique fasciste, un gouvernement corrompu et la menace de la fermeture définitive de la frontière que sont les portes de la cité.

Sebastian Wimer, styliste de renommée internationale, et son associé Dimitri projettent de s’enfuir, ne supportant plus de subir l’inanité de cette politique, voyant le monde de la culture dont ils sont les ardents défenseurs se ratiociner et se vulgariser. Mais Sebastian, portant secours une nuit à une jeune femme victime d’une agression qui la laisse inerte, croit reconnaître son épouse décédée lors d’émeutes quelques années plus tôt.

Impossible de quitter la ville, même si le danger croit de jour en jour, tant que celle qu’il appelle Agathe ne reprend pas conscience. Avec l’aide d’un jeune étudiant qui lui doit sa protection, il invente alors un plan d’une audace stupéfiante pour s’évader même si la Cité est désormais refermée sur elle-même.

Comment vous dire la finesse de l’écriture de Stéphane Héaume, la délicatesse avec laquelle il dépeint ses personnages, la beauté du décor qu’il a imaginé pour cette ville ancrée dans son passé, riche de monuments superbes et baroques. Oui nous sommes dans un opéra fascinant, puissant, qui s’apparente aux tragédies antiques, avec le héros sublime, la princesse menacée, le fidèle aide de camp, le traître et la figure tutélaire qui est ici la cantatrice, celle qui aide et dévoile les arcanes de la tragédie.

Le final est grandiose, la musique qui l’enchante résonne encore longtemps après avoir refermé le livre.